Le carnet retrouvé – Dimanche 15 octobre 1944

Dimanche 15 octobre 1944

Marcelle et Henriette sont venues me chercher pour aller danser. J’ai marché à leurs côtés le temps de leur expliquer que j’avais rendez-vous avec Jean-Baptiste et qu’on était bien embêtés parce que nous aurions bien aimé trouver un endroit pour nous retrouver tous les deux et que ni lui, ni moi n’avons les sous pour nous payer une chambre d’hôtel. Henriette s’est montrée très chic, elle m’a proposé sa petite chambre de bonne, à la condition qu’on la libère dans la soirée. De toute façon, je dois être rentrée avant 22 heures et Jean-Baptiste doit aussi dormir dans son casernement.

Elles m’ont accompagnée à mon rendez-vous. Elles me faisaient rire à faire des mines, surtout que Jean-Baptiste ne savait pas si c’était du lard ou du cochon ! Henriette nous a ouvert la porte de sa chambre et nous a montré où cacher la clé à notre départ. Marcelle a préféré l’attendre dans la cour. « Déjà qu’on se cavale jusqu’à Pernety*, si je monte les six étages, je n’aurai plus les jambes pour danser ! » Jean-Baptiste a voulu s’excuser de ce désagrément, mais Henriette lui a dit « De toute façon, Marcelle râle tout le temps ! » Ce à quoi Marcelle a rétorqué en bombant le torse « C’est que je suis une vraie Parisienne, moi, monsieur ! »

Quand on s’est retrouvés tous les deux dans la chambre, j’étais pressée qu’il se mette tout nu. Comme il n’avait pas trop l’air décidé à le faire, j’ai cru qu’il voulait que je le déshabille, mais quand j’ai fait mine de détacher un bouton de sa veste, il a retenu mon geste. Il avait des larmes dans les yeux et des sanglots dans la voix. « Il ne faut pas, Louise, il ne faut pas ». Je lui ai demandé pourquoi, est-ce qu’il s’était trouvé une autre fille ? « Louise, j’y pense depuis l’autre jour, j’ai beau tourner et retourner tout ça dans ma tête… » Il a pris une grande inspiration. « Louise, avec toi, je découvre ce sentiment qu’est l’amour, mais notre amour est et restera impossible. Je ne veux pas que par ma faute ta famille te renie et c’est ce qui arrivera quand ils sauront qui tu fréquentes. » Je ne comprenais pas où il voulait en venir. « Que diront tes parents quand tu leur apprendras que tu fricotes avec un nègre ? »

J’étais vraiment en colère et très peinée aussi. « Je ne leur dirai jamais que je fricote avec un nègre, je leur dirai que j’ai enfin rencontré l’homme qui m’est destiné, celui qu’Esméralda a vu dans les lignes de ma main ! » Il a souri et m’a dit que je suis belle quand je suis en colère, mais qu’il ne faut pas que ça devienne une habitude. Il m’a demandé de lui parler de la prédiction de cette Esméralda. Comme je sentais que le vent avait tourné en ma faveur, j’ai d’abord exigé de saluer Albert.

Jean-Baptiste riait gentiment, mais quand j’ai dit « Ah, je te vois enfin, sacré Albert ! », il a ri à gorge déployée. Il a fait la mine sévère du maître d’école et il m’a demandé si j’avais tenu ma promesse de donner un nom à mon minou. J’ai baissé les yeux comme je le faisais à l’école quand je n’avais pas fait mes devoirs et que la maîtresse s’en apercevait. J’y ai réfléchi, mais je n’en ai trouvé aucun. Il m’a conseillé de penser à une femme célèbre ou quelque chose comme ça. « J’vais quand même pas l’appeler Marie Curie ! » Je n’osais pas regarder Jean-Baptiste qui se moquait de moi. J’ai cherché du soutien et eurêka ! (ou fiat lux, je ne sais jamais quand il faut dire l’un ou l’autre). J’ai levé les yeux vers Jean-Baptiste et je lui ai demandé ce qu’il pensait d’Albertine. Il était ému et sa voix était très douce quand il m’a demandé si je l’avais regardée. Je lui ai répondu non et pour la première fois, les mêmes mots sont sortis de nos bouches en même temps. « Si nous la découvrions ensemble ? »

Il est allé décrocher le petit miroir au-dessus de la cuvette qui sert de lavabo à Henriette pendant que je me déshabillais. On s’est assis sur le lit, son dos calé contre le mur, je me suis installée entre ses jambes. Il tenait le miroir d’une main et je lui ai demandé d’écarter délicatement mes lèvres du bas avec ses doigts. On a trouvé ça fichtrement beau et dans mon dos, j’ai senti que même s’il ne voyait rien, Albert trouvait aussi le spectacle à son goût. Ma main a trouvé tout naturellement comment caresser Albertine. Jean-Baptiste m’a demandé si j’aimais ça, j’ai répondu oui. Il a caressé Albertine et m’a reposé la même question, je lui ai fait la même réponse. Je sentais qu’Albert s’impatientait, j’ai demandé à Jean-Baptiste de remettre le miroir à sa place parce que ce n’était pas le moment de risquer sept ans de malheur et on s’est enfin allongés sur le lit.

On se caressait, on s’embrassait. Je déposais de doux baisers sur son ventre. J’ai regardé Albert longtemps parce que c’était la première fois que je le voyais vraiment. J’ai fait le geste avec l’index, celui de quand on dit quelque chose d’important et je me suis adressée à Albert « Ne va pas t’imaginer que je te dis au revoir, au contraire, je te dis bonjour ! »

C’était encore meilleur que la première fois, surtout que je me régalais aussi des yeux. Jean-Baptiste a voulu saluer Albertine. Il a failli me faire dégringoler du lit quand on s’est mis tête-bêche. Il m’a rattrapée au vol, comme si j’étais aussi légère qu’une plume. Quand ses lèvres ont embrassé Albertine, quand sa langue s’est mise de la partie, c’était si bon que ça m’a donné encore plus envie d’embrasser Albert comme si je me régalais d’une gourmandise. Jean-Baptiste n’a pas poussé le petit cri de l’autre jour quand sa semence a rempli ma bouche, mais il a fait quelque chose à Albertine, je ne sais pas quoi, avec sa bouche, avec sa langue et l’explosion a été encore plus forte que l’autre jour. Elle a été plus forte, mais aussi plus douce, plus longue.

Jean-Baptiste s’est allongé à mes côtés. Il m’a dit que le goût d’Albertine était digne des divins nectars. Je lui ai répondu qu’il en était de même pour celui d’Albert. On s’est embrassés pour nous faire goûter l’un l’autre ce délicieux cocktail. J’aimais la lumière dans son regard quand il m’a dit qu’il aimait celle du mien. Blottis l’un contre l’autre, on était si heureux qu’on n’avait plus faim. Ça fait trois ans que la faim me tenaille jour et nuit et je l’oubliais dans ses bras.

« C’est dommage, on a une chambre, les Anglais ne t’importunent plus, on aurait pu en profiter pour que notre première fois se passe dans le confort, mais… » Mais quoi ?! Je ne comprenais pas où il voulait en venir. « Quand un homme a joui, il n’est plus assez vigoureux pour faire l’amour tout de suite après ». J’ai regardé Albert, qui semblait flapi. Je l’ai réveillé par une simple caresse et quand il a été tout dur, j’ai dit à Jean-Baptiste que ce cher Albert venait de le faire mentir.

Jean-Baptiste a voulu tergiverser, je ne sais pas pourquoi. Je lui ai demandé s’il n’avait aucune pitié pour Albertine, s’il n’entendait pas ses cris plaintifs et j’ai fait une petite voix de pleurnicharde. « Albert ! Albert ! Faisons enfin connaissance ! Albert ! Albert ! Tu es si loin de moi ! Albert ! Albert ! Viens me rendre visite ! » Mon cher journal, si tu avais vu comme le visage de Jean-Baptiste rayonnait !

Il m’a fait promettre de lui dire s’il me faisait mal, mais ça ne m’a pas fait mal du tout. J’aurais voulu que ça ne s’arrête jamais. Ça me faisait des gargouillis dans le bas-ventre, comme si les papillons avaient froissé leurs ailes et qu’ils cherchaient à les déployer. J’ai entendu mes propres râles de plaisir et au lieu de me dégoûter, ils augmentaient mon plaisir (pardon pour la répétition). Jean-Baptiste se laissait aller au sien, comme s’il n’avait jamais appris les bonnes manières, la retenue. Il était encore plus beau. Et je peux dire sans crainte de me tromper qu’Albert et Albertine se sentaient bien l’un dans l’autre. Un grognement « sexy en diable » (pour reprendre l’expression favorite d’Henriette) est sorti de la bouche de Jean-Baptiste. Mon sang est devenu comme fou, il allait et venait à toute vitesse de mes orteils à mes cheveux, de mes cheveux à mes orteils, j’ai senti comme un serrement dans le bas de mon dos et j’ai moi aussi poussé un cri venu du plus profond de moi sans pouvoir le retenir. Jean-Baptiste s’est écroulé sur moi, mais il ne m’écrasait pas. Je le tenais entre mes bras et nous nous disions des mots d’amour.

Soudain, il m’a demandé de lui raconter la prédiction d’Esméralda. C’est bizarre parce qu’au même moment, j’étais en train de me dire que j’avais hâte de le présenter à papa et à maman. Je lui ai expliqué qui était Esméralda, comment elle pouvait lire l’avenir dans les cartes et dans les lignes de la main, ce qu’elle avait lu dans celles de ma main gauche « celle du cœur » et tout. Jean-Baptiste m’a demandé si je l’avais avertie que sa prédiction s’était réalisée. J’aurais bien aimé, hélas, Esméralda est morte au cours des combats qui ont eu lieu à Avranches après le débarquement. Elle rentrait en toute hâte chez elle, quand un morceau de panneau indicateur, ceux que les Boches avaient installés pendant l’Occupation, s’est détaché à cause d’une explosion. Il s’est envolé dans les airs et en retombant l’a atteinte en pleine face. Elle est morte sur le coup. Jean-Baptiste a poussé un « Oh » de dépit et de compassion. Je ne sais pas pourquoi, j’ai répondu « Oui. Oh » sur le même ton. Jean-Baptiste m’a regardée, je voyais dans ses yeux qu’il se représentait la scène. Il a éclaté de rire en même temps que moi. Nous ne sommes pas cruels, mais sans le vouloir, en racontant les faits tels que maman me les avait décrits, j’ai rendu cet événement burlesque.

Je lui ai demandé s’il pouvait obtenir une permission afin que je puisse le présenter à mes parents. Pour lever ses craintes et ses doutes. Il m’a promis de faire tout son possible. Je suis rentrée bien avant 22 heures, mais la mère Mougin m’a encore houspillée. J’ai fait ma penaude, mais en la suivant dans les escaliers, derrière son dos, j’ai haussé les épaules en lui tirant la langue.

Vendredi 20 octobre 1944

*Quartier du 14ᵉ arrondissement de Paris

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