Odette&Jimmy – « Là où la mer est bleue et les poissons curieux »

Pendant notre dîner-croisière sur la Seine, Jimmy émaillait notre conversation de propos pas vraiment incohérents, mais parfois un peu à côté de la plaque. Je m’étonnais qu’une flûte de Champagne et deux verres de vin l’aient autant enivré. L’âge peut-être ?

Je n’en compris la raison que le lendemain à l’aéroport.

– Tu vois le concept de roi des cons ? Ben, là tu l’as dépassé, Jimmy !

– Et toi, le concept de perspicacité, ça te dit quelque chose ?

– De perspicaci quoi ? Purée, c’que je suis nulle quand je m’y mets !

– J’ai bien distingué une lueur de surprise, de crainte, de gêne et surtout d’incompréhension dans ton regard, mais… c’était trop bon !

Nous accomplissions les formalités douanières avant d’embarquer pour Zanzibar, quand Jimmy, sérieux comme un pape, me promit de m’offrir une banane dans sa cabane. Je le bousculai « C’est pas drôle ! » en éclatant de rire quand nous remarquâmes les sourcils froncés d’une femme un peu plus jeune que moi. Nous n’y prêtâmes pas plus attention que ça.

Quand nous atterrîmes, en attendant nos bagages, Jimmy me passa ses écouteurs, j’éclatai de rire en entendant les premières notes de la chanson d’Au bonheur des Dames.

– Ça y est ? La mémoire te revient ?

La femme croisée à Roissy, qui attendait elle aussi ses bagages, nous demanda ce que nous trouvions de si amusant.

– L’histoire est un peu longue, mais en résumé j’ai fait une blague qui a fonctionné au-delà de mes espérances.

– Vous ne vous moquiez pas de moi, alors ?

– Mais pour quelle raison l’aurions-nous fait ?!

– Désolée. Je suis un peu à cran ces derniers temps. Désolée.

Elle a récupéré ses bagages et s’est éloignée en s’excusant encore.

Jimmy et moi ne sommes pas sortis de notre suite nuptiale durant les premiers jours, ayant ressenti un grand besoin de plaisir. Je n’osais pas lui avouer à quel point tous ces mois entre nos voyages me pesaient, me semblaient interminables. J’avais refusé à deux reprises sa proposition à venir m’installer avec lui en Provence et je craignais son refus poli et embarrassé si je lui demandais de me délier de ce pacte. Il m’avait tellement manqué pendant l’année 2015, chaque année devenait plus insupportable que la précédente, mais je n’en pipais mot à cause d’une fierté mal placée.

Mais quand nous nous retrouvions… bon sang, quel bonheur ! Nous faisions l’amour comme des affamés, nous déchirant la peau à coup de dents pour mieux nous prouver que nous étions vivants. Quand il me traitait de gamine effrontée, ses yeux ne mentaient pas, ni son sourire. C’est ainsi qu’il me voyait vraiment. Nous rajeunissions dans les bras l’un de l’autre, ne gardant de nos âges avancés que la certitude de la brièveté de notre existence.

Nous admirions le coucher de soleil depuis notre terrasse quand nous remarquâmes un couple qui faisait de même sur une terrasse voisine. Ils se réfugièrent précipitamment dans leur chambre, ce qui nous amusa beaucoup. Quelques minutes plus tard, on toqua à notre porte. Jimmy l’ouvrit et nous vîmes cette femme. Le regard affolé, elle nous supplia de ne rien dire. Jimmy l’invita à entrer pour la rassurer et pour qu’elle nous explique la raison de son effroi. Il était évident qu’elle cherchait à lire dans nos yeux, dans nos mots et notre attitude, si elle pouvait nous faire confiance. Rassurée sur ce point, elle nous raconta son histoire.

La cinquantaine passée, son époux l’avait quittée dès l’envol de leur unique enfant hors du nid familial. Elle s’était retrouvée seule, réalisant que leurs amis étaient en fait ceux de son mari, ce dont elle n’avait jamais eu conscience auparavant.

Après de longs mois passés à se morfondre, ne quittant son appartement que pour se rendre au travail, sans l’envie, ni l’énergie d’aller au ciné, au théâtre, ni même au restaurant, elle s’était décidée à suivre les conseils des revues féminines dont elle voyait la couverture aux vitrines des marchands de journaux et de se faire plaisir, de ne penser qu’à elle-même. Conseils dont elle s’était moqué jusque-là d’un haussement d’épaules. Elle avait changé d’avis en voyant une publicité à la vitrine de l’agence de voyage attenante, vantant les plages paradisiaques de Zanzibar et promettant un séjour de rêves.

Le temps était maussade à Paris. Elle avait franchi le seuil de l’agence pour savoir combien coûterait un tel séjour, persuadée qu’elle n’en aurait jamais les moyens. Elle hésitait, pesait le pour et le contre. Ce n’était pas raisonnable, elle devrait dépenser en quelques jours les économies de toute une vie, ou presque. Mais l’envie la taraudait.

La solution lui était apparue le soir même. Pourquoi passer par une agence de voyage ? Peut-être lui était-il possible de l’organiser toute seule, ce séjour ? Elle se plaignait de ses soirées interminables en solitaire, autant les occuper de cette façon. Même si ce rêve s’avérait irréalisable, il aurait au moins eu le mérite de combattre son ennui. C’est ainsi qu’elle découvrit Zanzibar l’année précédente. Dans l’hôtel où elle était descendue, elle avait été séduite par la prévenance d’un des serveurs.

À ce moment de son récit, elle planta son regard dans le mien, ses yeux s’emplirent de larmes, sa voix devint presque inaudible. Ne me jugez pas, par pitié !C’est facile pour vous… Baissant les yeux pour ne plus nous voir, elle dit à toute vitesse Je ne suis pas idiote, j’ai tout de suite compris ce qu’il en était, mais j’avais besoin de me sentir encore désirable, même si je devais payer pour ça. Je posai ma main sur la sienne.

– S’il y a deux personnes au monde qui ne vous jugeront jamais, c’est bien nous !

– Quand je vous ai entendus rire à propos de banane offerte dans une case, j’ai cru que vous vous moquiez de moi. Plus tard, quand vous avez ri à l’aéroport, j’en étais convaincue et ce soir, quand je vous ai reconnus… J’ai pris la précaution de changer d’hôtel, mais mon… ami doit se cacher, si on le découvrait…

– Que dirais-tu, si je puis me permettre le tutoiement moins formel, d’aller chercher ton ami, qu’on puisse trinquer ensemble au bonheur ?

Le fait que Jimmy n’ait marqué aucune pause avant le mot « ami » fut la raison qui lui fit accepter sa proposition. Je guettais leur arrivée comme une pensionnaire s’apprêtant à laisser entrer le loup dans la bergerie. Jimmy était en train de déboucher la bouteille de Champagne, commandée en fin d’après-midi et qui attendait depuis dans un seau de glace, quand je refermai la porte derrière eux. Il tendit la main au jeune homme.

– Mon ami ne parle pas français, hélas…

– Ça tombe bien, mon père était britannique. My name is Jimmy.

Je riais intérieurement et mes yeux pétillaient.

– Odette

– Véronique

– Farouk

– On peut t’appeler Freddie, alors ?

Les flûtes tintaient qu’il riait encore. J’en expliquai la raison à Véronique, qui n’avait pas fait le rapprochement Farrokh, Farouk, Freddie bien qu’appréciant la musique de Queen.

– À propos de musique, voici la chanson qui faisait rire Odette à l’aéroport. Tu comprendras notre surprise quand tu nous en as demandé la raison.

Après l’avoir écoutée, Véronique nous avoua se sentir bête d’avoir réagi comme elle l’avait fait.

– Chut ! Ne dis pas ça, ça lui ferait trop plaisir ! C’est son truc à lui ça, que les jolies femmes se sentent bêtes en sa présence !

Jimmy traduisait mes propos et en expliquait la raison à Farouk, quand Véronique lui demanda de quelle ville était originaire son père.

– De Marseilleu, peuchèreu !

– Ça, Princesse, tu perds rien pour attendre !

– Je ne parle pas assez bien anglais pour pouvoir avoir de vraies discussions avec Farouk. Je le regrette parfois, mais on se débrouille…

Jimmy fit montre de son légendaire talent de négociateur pour convaincre Farouk de se détendre un peu et de ne pas craindre que le personnel de l’hôtel ou quiconque le remarque.

– Ton activité est-elle connue dans cet hôtel ? Tu m’as dit que tu avais rencontré Véronique à l’autre bout de l’île dans l’hôtel où tu étais serveur. Qu’est-ce qui m’empêche d’affirmer que tu es le guide touristique que nous avons tout trois embauché pour la durée de notre séjour et que j’ai posé comme condition que nous mettions au point ensemble les excursions que nous envisageons ? Je suis un universitaire français et il est hors de question que je règle ces détails sur un coin de table dans le hall de l’hôtel ! Je paie assez cher pour avoir droit à quelques privilèges, n’est-ce pas ?

– Mais je ne suis pas guide touristique !

– Et alors ?! En dehors de nous, qui le sait ?!

Farouk partit dans un fou-rire, pendant que Jimmy expliquait à Véronique ce qu’il lui avait dit. Elle était émue aux larmes et nous remerciait chaleureusement. Nous picorions tout en buvant, Jimmy avait commandé quatre repas qui nous avaient été livrés par le room-service, il en avait profité pour présenter notre guide et demander s’il serait possible d’installer un lit d’appoint dans ce qui nous servait de salon afin que nous puissions être certains qu’il serait à l’heure chaque matin. Notre demande fut acceptée sans problème. Ainsi la présence de Farouk ne serait source d’aucune question potentiellement embarrassante.

Nous picorions tout en faisant plus ample connaissance, je traduisais de temps en temps certaines bribes de la conversation entre Jimmy et Farouk à Véronique qui avait du mal à la suivre. Elle me racontait son histoire, ce qu’elle ressentait dans les bras de ce jeune homme, ce frisson qu’elle n’avait jamais connu, prendre du plaisir sans avoir à se demander si une histoire d’amour pourrait en naître, sans à avoir à imaginer un potentiel avenir commun, le plaisir pour le plaisir. Pourtant, me dit-elle, jamais elle ne s’était sentie autant respectée. Elle avait eu de belles histoires d’amour avec des hommes comme il faut, qui ne s’étaient jamais montrés irrespectueux, mais ce respect, un tel respect, elle ne l’avait jamais ressenti.

Jimmy me regardait, un sourire serein aux lèvres. Il avait entendu les derniers mots de Véronique.

– Farouk vient de me raconter quelque chose de troublant, mais j’ignore s’il souhaite que je te le dise en présence de Véronique.

Il lui demanda s’il pouvait le faire ou s’il devait garder tout ceci secret. Farouk haussa les épaules fataliste, genre « c’est toi qui vois ».

– Farouk vit de ses charmes, il est prostitué ou travailleur du sexe, je ne sais pas quel terme tu préfères entendre. Son boulot, c’est de donner du plaisir aux femmes en vendant son corps. Il n’oublie jamais qui il est, ni pourquoi il est là. Pourtant, dès leur première nuit, cet aspect est passé au second plan. Avec Véronique, ce n’est pas un étalon, il est Farouk, un homme qu’on respecte et à qui on offre du bonheur en plus de s’acheter du plaisir. Ce qui m’a troublé, c’est qu’il venait de m’expliquer que Véronique est la seule femme qui l’ait regardé avec autant de respect. La seule femme qui a tenu à faire connaissance, à lui poser des questions le dictionnaire à portée de la main pour être sûre de comprendre ses réponses. La seule femme qui lui ait donné envie de flirter comme un adolescent flirte avec une adolescente. La seule à lui avoir dit « tant pis si ça prend trop de temps, dans ce cas-là je te réserverais un autre rendez-vous ». Pas dans l’espoir d’obtenir la gratuité ou une ristourne, non elle paierait le prix convenu, mais elle voulait prendre son temps. Et quand elle lui a proposé ce séjour loin de chez lui « un mois pour moi toute seule, ça me coûterait dans les combien ? » il avait cru rêver. Et c’est pour cette raison qu’il se sentait respectable, respecté. Tout en étant un prostitué.

– Je n’avais jamais embrassé de noir sur la bouche, pourtant je n’ai pas été surprise quand elle s’est posée sur mes lèvres, la première fois. Mais je suppose que ça t’a fait pareil, la première fois que tu as embrassé la bouche d’un blanc, Odette. Après, avec Jimmy… tu ne devais déjà plus te poser la question, tu savais ce que ça faisait…

Jimmy, mort de rire, traduisit les mots de Véronique à Farouk en ajoutant à mon attention « Fais-moi plaisir, Princesse, je te charge d’expliquer tout ceci ànos amis, mais en anglais afin que nous puissions tous tecomprendre ! »

– En anglais ?! Fais chier, Jimmy ! Bon. À dix-sept ans, j’ai demandé à Jimmy de me rendre un petit service…

– Ça a le mérite de la concision, Princesse !

– Il a été ton premier homme ?!

– Hé ouais !

– Et vous êtes ensemble depuis tout ce temps ?!

– Bé non !

– Elle t’a demandé de lui donner son premier baiser ?!

– Entre autres… elle m’a demandé, puisqu’elle pouvait me faire confiance, j’étais un des meilleurs amis de son frère aîné, elle m’a demandé de la dépuceler parce qu’elle voulait en garder un souvenir impérissable et qu’elle savait que j’en serais capable.

– Hey, mais il avait presque vingt-quatre ans ! C’était un homme, un vrai, un dur, un tatoué, pas un puceau qui aurait tout gâché ! Et pis, à vingt-quatre ans… le Jimmy… laissez-moi vous dire, qu’il était presque aussi beau qu’il l’est maintenant ! J’ai bien eu raison, alors…

– Et après ?

– Mais après, rien ! C’était ça le service… il me dépucelait, me faisait ça bien, mais dès le lendemain, il redeviendrait le meilleur ami de mon frère qui vient déjeuner dans notre famille tous les dimanches, qui part en vacances avec nous, parce qu’il est de l’autre bout de la France et qu’il fait ses études à Paris. Je ne voulais pas d’une histoire d’amour avec lui, je crois que ça aurait été trop compliqué à vivre, en tout cas pour moi. J’avais besoin d’un technicien pas d’un prince charmant. Il me rendait ce service, comme j’aurais pu lui demander de changer la roue de mon vélo, ou un truc comme ça…

– Finalement… un peu comme moi, Jimmy… tu es un peu comme moi…

– Sauf que l’Européen est plus couillon que l’Africain… parce que l’Européen, c’est lui qui paie pour rendre ce service !

Farouk partit dans un nouvel éclat de rire communicatif, nous prenions vraiment plaisir à profiter de la joie de cette soirée impromptue. Véronique n’avait presque rien bu, elle n’était pas ivre, quand elle nous demanda si nous serions choqués à l’idée d’assister à son premier cunni avec Farouk.

Nous lui proposâmes de photographier son regard, pour qu’elle puisse garder cette photo dans son portefeuille sans craindre d’avoir à expliquer la raison de ce regard extatique, puisqu’il pourrait tout aussi bien être le fruit du hasard. Une photo pas compromettante mais qui lui permettrait de se souvenir quand elle serait de retour en France.

L’idée l’enchanta, mais elle voulut d’abord connaître la suite de l’histoire. Comment se faisait-il alors, que nous nous retrouvions, des années plus tard, ensemble dans une suite nuptiale pour un séjour pour le moins sonore ?

Jimmy leur raconta nos retrouvailles lors des funérailles de mes parents en 2009, mon désenchantement, la séparation à venir d’avec mon époux. Sa proposition de me faire découvrir de nouveaux horizons et notre décision de nous retrouver chaque 29 décembre, pont de l’Alma pour un dîner-croisière sur la Seine, puis le séjour-surprise de sept semaines qu’il me propose en me donnant que peu d’indices sur la destination, à chaque fois différente.

Farouk et Véronique l’écoutaient bouche-bée, les yeux grands ouverts. Je constatai alors que sa voix de conteur cévenol fonctionnait à merveille en anglais. Jimmy est un conteur né. Je connaissais l’histoire, et pour cause ! Il ne mentait, ni n’ajoutait le moindre détail, cependant la façon dont il la sublimait par ses mots me faisait douter de sa réalité.

– Mais pour toi, Odette, il n’est plus question d’un simple service ?

– Bien sûr que non ! Plus maintenant, mais en 67 si ! Ce n’était vraiment qu’un simple service. En 2009, quand Jimmy est venu à ma rencontre, dès ses premiers mots, j’ai compris, il a compris que nous étions amoureux l’un de l’autre, même si on n’en a jamais parlé, je sais que nous l’avons compris en même temps, à cet instant précis.

– Je l’ai vue, adossée à ce mur, un pied contre la paroi, une clope au bec, son chapeau enfoncé sur sa tête, sa grande cape noire. Je l’ai vue, elle m’a regardé et nous avons compris.

– Et cette année, pendant le dîner-croisière, j’ai cru qu’il était devenu sénile, parce qu’il me disait tout à fait hors de propos, certaines phrases de la fameuse chanson, mais comme d’habitude, je n’ai pas deviné où il m’emmènerait !

– Vous avez dû me prendre pour une folle…

Pendant que Jimmy et Farouk très excités, installaient la table des opérations, Véronique se laissa aller à d’autres confidences.

– Je n’étais pas une oie blanche, tu sais. Je ne comprends pas comment j’ai pu accepter d’endosser ce costume d’épouse modèle, sans même m’en rendre compte, sans réagir, alors qu’il m’avait toujours gêné aux entournures ! J’ai voulu me conformer au rôle que la société m’imposait alors que j’avais été une jeune fille rebelle. J’aimerais avoir la force de revendiquer mon choix d’amours tarifées, mais la route est encore longue. Votre regard à toi et surtout à Jimmy m’aideront à y parvenir, parce que je sais qu’un jour j’assumerai ce choix, mais je n’y suis pas encore prête. Disons que vous êtes les deux premiers cailloux blancs qui me serviront de point de repère en période de doute.

Répétant par groupe de deux mots, la phrase que lui soufflait Jimmy, Farouk prononça Si Madameveut biense donnerla peine Il rayonnait littéralement de fierté d’y être parvenu. Alors que je pensais qu’elle rejoindrait la table en se dandinant comme une poule, Véronique s’avança d’un pas ferme et décidé. Elle demanda à Jimmy de se retourner le temps qu’elle retire sa culotte. Il se retourna donc, non sans sourire.

– Mais qu’est-ce que je raconte, moi ? Avec ce que je… Excuse-moi, Jimmy, je ne m’explique pas cet accès de pudeur pour le moins incongru !

Jimmy traduisit à Farouk qui répondit qu’il avait compris. Je ne sais pas pourquoi, mais parfois je comprends ce qu’elle veut dire quand elle parle en français, mais pas très souvent. Et ça lui fait parfois pareil avec moi.

Véronique totalement nue, s’était allongée sur la table, ses pieds reposant sur les deux tabourets de bar. Elle voulait que nous puissions photographier les réactions de son corps, si elle en ressentait l’envie.

Comme si elles avaient été notées à l’encre magique, uniquement visible à mes yeux, toutes les raisons de ses complexes me sautèrent au visage. Simultanément, les raisons pour lesquelles ce même corps suscitait le désir des hommes m’apparurent avec la même violence. Son corps avait vieilli, il avait été longtemps négligé, mais sans doute pour ces raisons, on le sentait avide de prendre et d’offrir du plaisir.

Je n’en ressentais absolument aucun pour son corps, pourtant je ressentais physiquement le désir qu’il faisait naître chez les hommes.

– Merci, Odette. Dans ton regard, je me sens belle. Je voudrais que tu prennes les photos.

Sans pouvoir en garantir le résultat, j’acceptai sans hésiter. Jimmy prendrait les clichés de l’autre côté. Je perçus le sursaut de surprise et je pus le capturer, comme au lasso.

– C’que c’est doux ! C’que c’est doux ! Tu pourrais photographier mes mains ?

Ses mains couraient le long de son corps sublimé par le plaisir. Je savais d’instinct ce qu’elle voulait que je capte. Les frémissements de sa peau, le creux de sa taille, son ventre, son plexus solaire, encore le creux de sa taille, puis ses seins, ses épaules, son cou… Vais-je réussir à capturer la douceur de son sourire ?

L’orgasme l’avait projetée en avant, comme il n’y avait pas beaucoup de lumière et que je me refusais au flash, le cliché est un peu flou. Mais d’un flou involontairement artistique puisque son sourire énigmatique et son regard indéchiffrable sont nets.

Aussi surréaliste que cela puisse paraître, après l’avoir fait jouir de si belle manière, Farouk demanda à Véronique s’il pouvait lui faire l’amour.

– Je devrais la baiser, mais elle me fait l’amour, alors…

Farouk avait le fatalisme souriant et radieux. Même s’il était payé pour sa prestation, je compris ce que Véronique avait trouvé en lui. Je le regardais dérouler le préservatif le long de son membre, j’eus une pensée pour Jim.

Je ne me souviens pas l’avoir vu s’enduire de lubrifiant, mais je me souviens de l’éclat de son préservatif quand ses va-et-vient se faisaient plus amples. Je regardais les mouvements de leur corps comme un pas de deux sur la scène d’un opéra. Ils ne parlaient pas la même langue, mais leur corps se comprenaient et je veux croire que cet état de grâce n’était pas uniquement dû au professionnalisme d’un des deux danseurs.

Véronique me demanda de traduire à Farouk son désir qu’il jouisse dans sa bouche, comme l’autre fois. Farouk lui demanda un peu de patience, il prenait tant de plaisir en elle, pouvait-il en profiter encore un peu ? Je ne sais pas si ça rentrait dans les termes de leur accord commercial, mais je veux aussi croire à la sincérité de ce jeune homme.

J’ai aussi photographié la main de Véronique qui se crispait sur sa hanche, ses ongles entaillant sa peau blanche. De tous mes clichés c’est probablement celui que je préfère.

Nous partageâmes quatre semaines avec ce couple charmant, touchant, sans illusion, mais avec beaucoup de sérénité, leur servant d’alibi, de laissez-passer.

Quand ils durent retourner à leur vie, Jimmy décida de suivre les conseils de Farouk et d’achever notre séjour sur le continent, en Tanzanie.

Peu avant leur départ, ils tinrent à nous offrir ce petit globe, symbole pour eux de nos séjours romantiques à travers le monde, puisque Jimmy leur avait montré mon bracelet et qu’il leur avait expliqué la signification de chacune des breloques, sur le mode du conteur cévenol.

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