Odette&Jimmy – Après le spectacle

Après la représentation, quand les gamins vinrent nous retrouver, radieux et fiers d’être parvenus à relever ce défi, Émilie voulut s’isoler avec moi.

– Ça va, mémé Dédette ? Je t’ai entendue crier au début…

– Si tu tiens à ne pas te faire engueuler voire écharper par Jimmy, laisse tomber « mémé Dédette » ! Il pourrait te couper la langue, s’il t’entendait !

– Je dois t’appeler comment, alors ? « Mémé » tout court ?

J’éclatai de rire et fis mine de lui donner une tape sur les fesses.

– Dédette ou Princesse, puisque tous m’appellent ainsi… J’ai sursauté et poussé ce cri parce qu’il s’est passé un phénomène étrange, incroyable. Ne pense surtout que je suis en train de perdre la boule, mais quand tu as caressé Vincent… j’ai senti le corps de Marcel sous mes doigts et quand Vincent t’a retournée contre la table… tout ce qu’il te faisait… c’était comme si Christian me le faisait…

Émilie écarquillait ses magnifiques grands yeux noirs, j’y voyais l’éclat de ceux de Louise, ma maman.

– Tu veux dire… comme Monique et Rosalie ?!

Je ne comprenais pas ce à quoi elle faisait allusion. Elle me conseilla d’en parler avec Monique, mais d’attendre le lendemain pour le faire, parce que c’était sa dernière soirée parmi nous, sa vie, ses études l’attendaient à Paris et elle était curieuse d’en savoir un peu plus sur mes cures de jouvence annuelles.

Nous nous installâmes dans le bureau de Jimmy, celui-même d’où j’écris ces mots, et je lui racontai pourquoi et comment ce qui aurait dû être une escapade unique s’était transformée en rendez-vous réguliers.

Nous avions prévu un séjour de quinze jours, mais il y avait tant de paysages à admirer, tant de choses à découvrir que de report en report, nous sommes finalement restés sept semaines au Canada. Le retour vers la France fut un véritable déchirement. Pour autant, je déclinai l’invitation de Jimmy à venir m’installer chez lui et même celle de lui rendre visite. Je préférais m’imaginer le mas comme un Éden où ceux qui voulaient vivre nus le pouvaient, où ceux qui ne le souhaitaient pas n’y étaient pas contraints. Je craignais surtout de m’y sentir mal à l’aise.

C’est pourquoi nous avons décidé de nous offrir chaque année, un long séjour loin de la France. Enfin, « loin » est légèrement abusif puisque nous avons séjourné en Écosse, en Irlande, en Angleterre… Tout est parti d’une blague au cours de ce premier voyage. Dans un cimetière militaire, il s’inclinait devant la tombe de chaque soldat prénommé Jimmy.

– Je suis ton fils.

– Qui te dit qu’il est mort à la guerre ? Qui te dit qu’il était canadien ?

– Rien ni personne, mais une chose est certaine, il se prénommait Jimmy et ça… c’est un renseignement de premier ordre !

Il souriait comme un gamin farceur.

– Si ça se trouve, il s’appelait Johnny…

– Arrête ça tout de suite ! Mon père n’aurait jamais menti ! Tu m’entends ? Jamais !

– Peut-être que ta mère a mal compris…

– Et allez donc, insulte sa mémoire, tant que t’y es !

– Je dis juste que vous avez… une certaine façon de parler, qui n’est pas… Franchement, votre accent… c’est quand même… Vous le faites un peu exprès, non ?

– Ça, ma vieille, tu vas me le payer !

J’ai adoré la façon dont il m’a fait payer mon insolence et depuis, c’est devenu un jeu entre nous. En bon historien, il connaissait l’origine de tous les corps britanniques ayant combattu dans le sud de la France dans l’année qui précéda sa naissance. Je lui avais fait remarquer que rien ne prouvait les origines provençales de sa mère.

– Si j’avais été enceinte d’un soldat, que j’avais voulu cacher cette grossesse et accoucher sous X, je serais partie me réfugier à l’autre bout de la France…

Jimmy n’avait jamais envisagé cette possibilité.

– Tu es en train de me dire que ma maman pourrait être… normande ?

– Ou parisienne…

– Parle pas de malheur !

– Oh… misèreu deu peuchèreu !

– Mais ! Mais tu la cherches ta fessée ! On dirait que tu aimes ça, capoune !

– P’tète ben qu’oui…

C’est aussi lors de ce premier séjour que j’ai découvert le plaisir de faire l’amour en pleine nature, ne pas me contenter d’observer de loin, mais être celle qui pouvait être vue. Dans ces immenses forêts où nous risquions plus de choper une pneumonie, de n’avoir pour spectateur qu’un ours bougon sorti prématurément de son hibernation, réveillé par nos cris enthousiastes !

L’année suivante, en Australie, nous avons découvert celui de faire l’amour en pleine mer. Déjà, lors du vol, Jimmy avait rabattu sa couverture sur ma tête. J’avais eu du mal à ne pas rire quand, sérieux comme un pape, il avait expliqué à l’hôtesse de l’air « Ma femme a peur en avion, le seul moyen de lui éviter une crise de panique, c’est de dormir la tête sur mes cuisses, le visage protégé par la couverture ». En disant ces mots, il avait posé sa main sur ma tête, dans un geste que l’hôtesse avait pris pour une caresse apaisante. En réalité, il était en train de jouir dans ma bouche. Il fallait bien le connaître pour déceler le déraillement de sa voix.

Parmi la longue liste des plaisirs que nous aimons nous offrir, figure celui du « mine de rien ». Nous aimons nous jouer des autres grâce à notre apparence des plus convenables. Nous avons nos petits signes, nos codes secrets, gestes et mots anodins qui précèdent une étreinte sauvage, plus ou moins brève. Quand il caresse la cicatrice sur son avant-bras, quand je tripote l’une des breloques de mon bracelet, nous nous adressons un message, nous nous envoyons une invitation.

Mon fameux bracelet à breloques, que personne n’a jamais remarqué ! Nous avons fait le choix de n’acheter qu’une breloque par voyage, pour que chacune ait une réelle signification, qui lui serait propre, à nos yeux. Ce peut être le souvenir d’une étreinte particulière, d’un endroit précis, d’un éclat de rire, quoi qu’il en soit, chacune évoque un moment qui n’a appartenu, qui n’appartient qu’à nous, qu’à notre belle histoire d’amour.

Émilie regarda mon bracelet et m’interrogea du regard. Durant toute ma carrière, je n’avais jamais porté de bracelet, ni même de montre au poignet, elle avait simplement cru que ça avait été ma façon de fêter ma retraite, mais m’avoua aussi qu’elle n’y avait jamais prêté attention, ni remarqué qu’il s’était étoffé au fil des ans.

– Tu avais tout juste seize ans lors de ma première « cure », c’est bien normal que tu n’y aies pas prêté attention !

Je répondis à sa question muette en lui donnant quelques détails, mais maintenant que je couche ce souvenir sur le papier, j’ai envie d’en livrer davantage puisque j’ai eu le temps d’en parler avec Jimmy et que cette perspective l’enchante.

Notre premier séjour allait bientôt s’achever, nous savions déjà qu’un autre suivrait, mais cette séparation était un véritable crève-cœur. Nous nous promenions quand nous fûmes attirés par la vitrine d’une boutique spécialisée dans la lithothérapie. Une des pierres était censée protéger celle qui la portait lors de voyages, elle prémunissait aussi contre les troubles féminins, je riais de ces bêtises, néanmoins son éclat m’attirait. Jimmy se proposa de me l’offrir en souvenir. Je refusai prétextant que je ne saurais qu’en faire et que je ne voulais pas que ce cadeau finisse au fond d’un tiroir.

Nous poursuivions notre balade quand il s’arrêta devant l’échoppe d’un bijoutier. Un des bracelets lui avait tapé dans l’œil et il tenait absolument à me l’offrir. Laquelle d’entre vous est capable de lui résister quand il fait ces yeux-là, quand il penche la tête comme ça, quand il vous souffle à l’oreille « s’il te plaît » de ce ton-là ? Laquelle ? J’acceptai donc d’entrer dans la boutique et d’essayer le bracelet « de toute façon, il ne m’ira pas ! ». Je voulais bien m’avouer vaincue, mais tenais tout de même à livrer un minimum de combat !

Le bracelet m’allait à merveille. Le bijoutier nous expliqua qu’il était conçu pour qu’on y fixe des breloques et nous en proposa quelques-unes. Aucune ne nous convenait, mais Jimmy facétieux demanda si, à tout hasard, on pouvait y accrocher une petite pierre. Je crois que le bijoutier a remarqué l’éclat juvénile de son regard et son sourire attendri. Bien entendu, la chose était tout à fait faisable à condition qu’elle ne soit pas trop grosse et qu’elle soit pourvue d’une attache particulière, il se proposa même de s’en charger. Quelques précisions plus tard, nous retournâmes avec la pierre chez le bijoutier, qui nous apprit que la tradition voulait qu’on la montât sur un bijou en argent ou en or blanc.

– La tradition de ma famille est d’offrir des bijoux en or jaune à nos femmes… je préfère rester fidèle à mes origines.

L’aplomb avec lequel Jimmy avait évoqué ses origines familiales faillit me faire tomber à la renverse. Décidément, il était encore capable de me surprendre alors qu’il l’avait fait durant tout ce séjour. À commencer par sa maîtrise parfaite de l’anglais que je ne soupçonnais pas !

Il nous fallait attendre quelques jours afin que le bijoutier puisse nous préparer tout ça. Nous riions en pensant à « cette pierre de lune si bien nommée ». Nous avions admiré la pleine lune qui nous semblait si proche qu’on aurait cru pouvoir la toucher, c’était lors d’une randonnée au beau milieu de nulle part, je m’étais exclamé « Regarde la lune, comme elle est belle ! » Jimmy m’avait caressée en me reprochant « Pour la voir, encore faudrait-il que tu me la montres ! ». Il faisait un froid de canard, pourtant ses mots m’avaient tant embrasée… ses caresses aussi, faut dire… que j’avais retiré mon pantalon en lui demandant « Et maintenant, tu en penses quoi de cette pleine lune ? » Il me sourit, sans un mot. Je lui montrai alors le ciel en affirmant « Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt ! »

– Mais quand Odette montre la sienne, le sage y met les doigts !

Je lui reprochai ce mot facile, mais succombai tout à fait. Ce fut la première fois où je goûtai aux plaisirs d’une sodomie hivernale en plein-air. La première fois où je manquai de réveiller un ours tant je hurlais mon plaisir à pleins poumons. Mon corps a mémorisé chacune de mes sensations à l’exception d’une, je ne me souviens absolument pas d’avoir ressenti la morsure du froid, alors que je me souviens tout à fait de celle des dents de Jimmy. Rien qu’à l’évoquer, de divins frissons parcourent ma colonne vertébrale.

C’était un signe. La pierre de lune symboliserait à tout jamais ce mois de janvier 2010.

Et c’est au beau milieu de ce récit qu’Odette décide de poser la plume pour vous maintenir dans un suspens haletant ! 😉

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