Une expérience scientifique est alors une expérience qui contredit l’expérience commune *

Nos amis irlandais étaient partis depuis quelques jours. Joseph les avait rejoints la veille. Je déjeunais avec Monique, Jimmy, Jim, Jean-Luc et Alain quand Marcel vint nous passer le bonjour. Il déclina notre offre de partager le repas, mais ne se dit pas opposé à l’idée d’un petit digestif. Je le taquinai en lui faisant remarquer que l’absence de Mireille, toujours attentive à son hygiène de vie, l’arrangeait bien. La main sur le cœur, il jura que ça ne lui avait même pas traversé l’esprit.

Semblant soudain se souvenir d’un détail, il me demanda pourquoi j’avais choisi d’être infirmière. Je répondis à chacune de ses questions, de plus en plus précises.

– Si j’ai bien compris, la science te passionnait. Te passionne-t-elle toujours, ou… ?

Marcel, ce satané Marcel, avec son air con et sa vue basse m’avait tendu un piège dans lequel je m’étais précipitée ! Un filet dont il avait resserré les mailles sans que je m’en aperçoive.

– Donc, je ne suis pas dans l’erreur si j’affirme que tu ne refuseras une proposition d’espérience ès scientifique ?

Comment aurais-je pu le contredire ? Jimmy avait traduit notre échange à Jim qui éclata de rire et fit claquer la paume de sa main dans celle de Marcel.

– T’as noté la techenique, gari ? Des années d’espérience… !

De toute la tablée, j’étais la seule à ne pas avoir saisi le sous-entendu. Néanmoins, j’acceptai de bonne grâce de me prêter à cette espérience ès scientifique. En ce début novembre, la météo était trop capricieuse pour nous permettre de la tenter en extérieur, c’est pourquoi nous nous rendîmes chez Jean-Luc où nous ne risquerions pas d’être interrompus par l’arrivée d’autres confrères et consœurs. C’était le prétexte officiel. En réalité, Marcel voulait inspecter le verger de Valentino qu’il entretient avec un soin presque religieux. Il invita Jim à l’admirer et condescendit à ce que Jean-Luc les accompagne.

J’usais de tous mes charmes pour tenter d’en savoir un peu plus sur cette espérience, mais ni Monique, ni Alain, ni même Jimmy n’y succombèrent. Je crus même, l’espace d’un instant, que Marcel et ses acolytes avaient été témoins de ma pitoyable tentative quand j’entendis retentir le formidable éclat de rire de Jim. Mais ils étaient trop loin pour que cela fût possible.

Quand ils nous rejoignirent, Jean-Luc se montra très empressé auprès de Monique, lui chuchotant des mots d’amour dans le creux de l’oreille, la serrant de toute sa tendresse dans ses bras. Trop poli pour être honnête, pensai-je. L’éclat de rire de Jim redoubla quand il entra dans la véranda où nous les avions attendus, Marcel, hilare, semblait ravi.

– J’y ai montré un arbre inconnu dans son pays, un arbre qui ne se trouve qu’ici, dans ce verger. Comment je t’ai dit qu’on l’appelait, coumpan ?

– Lo poumié à Mounico !

Monique se dégagea vivement de l’étreinte de Jean-Luc.

– Ça, tu vas me le payer, Jean-Cule ! Tu vas me le payer !

– Bé, fallait bien qu’on lui esplique pourquoi qu’on t’appelle Fille de Mère-Nature, Mounico ! Et pis, le Balafré lui a raconté que depuis, t’es incollable sur le sujet. Il a même dit que tu n’avais pas ton pareil pour les leçons de botanique quand t’étais maîtresse d’école… Il lui a même dit pour tes beaux herbiers… alors…

Le visage de Monique se radoucit immédiatement. Jean-Luc se leva et revint vers nous avec un de ces fameux herbiers et je dois reconnaître que j’en ai rarement vus d’aussi beaux.

– Bon. Causons peu, mais causons bien. On est bien tous d’accord sur le… Comment qu’on dit déjà ? Le truc qu’on a causé…

– Le protocole, Marcel, le protocole.

– Tu m’ôtes les mots de la bouche, Jimmy ! Donc, on est bien tous d’accord sur le protocole de cette espérience ès scientifique, hein ?

Ils l’étaient tous. Même Jim qui semblait avoir compris la question. Je ne leur fis pas la joie de les interroger à propos de ce fameux protocole, mais avant tout parce que je frissonnais d’excitation à l’idée d’être le cobaye d’une expérience dont j’ignorais tout. Marcel glissa quelques mots à l’oreille de Monique qui lui répondit à mi-voix. Oui, c’est ça « en double-aveugle », ce qui l’amusa beaucoup.

– Alors, on va faire l’espérience en double-aveugle. On va faire deux groupes. Mounico, Alain, Jean-Luc et moi dans la chambre. Vous autres dans la véranda. Maintenant, laisse-moi t’espliquer le but de cette espérience. On va tenter de vérifier si un phénomène se produit.

– Un… phénomène ? Quel genre de phénomène ?

– Bé… un phénomène du genre… phénoménal. Escuse-moi, mais j’ai peur que si je t’en dis plus ça fausse le résultat. Tu comprends ? C’est scientifique. Mais bon, grosso modo chacun de notre côté, on fera la même figure et Jean-Luc vérifiera qu’on fait pareil en allant d’une pièce à l’autre.

– Pour valider le protocole, en quelque sorte…

– Té, ça se voit bien que t’es une scientifique dans l’âme, Blanche-Minette, t’as tout de suite compris ! À toi l’honneur coumpan, qu’est-ce tu choisis comme figure ?

Je ne sais pas quand ils avaient mis leur numéro au point, ni même s’ils en avaient seulement parlé avant, mais un large sourire illumina le visage de Jim qui se frotta les mains en annonçant Sodomie polie ! Déjà émoustillée par l’ambiance, ces deux mots firent naître en moi une bouffée d’excitation qui m’envahit du bout des orteils à la pointe des cheveux.

– Si c’est ça qui te tente, va pour une sodomie polie !

Monique, Marcel, Alain et Jean-Luc rejoignirent la chambre. Tandis que nous nous déshabillions dans la véranda, le Bavard m’informa que pour cette espérience, bien que ce ne soit pas dans ses habitudes, il devrait le faire à la parlante.

– Té, Mounico, t’es toujours aussi bandante ! Vé comme tu me fais de l’effet ! Hou, boudiou, mais t’es déjà trempée, capoune ! Vé… sentez, vous autres, comme son joli minou…

Haussant le ton, il demanda à Jimmy de traduire un petit préambule au protocole.

– Je vais d’abord lui fourrer un peu son joli petit con… Fatché, comme ma bite se sent bien dans son petit con… !

Les mots de Marcel produisaient leur effet jusque dans la véranda. Jimmy les traduisait, mais il me semble, aujourd’hui encore, que Jim les comprenait viscéralement. Je passais des bras de l’un à ceux de l’autre et nos caresses, nos baisers nous excitaient bien plus qu’ils ne le faisaient habituellement.

– Fatché ! C’est toujours pareil avec Mounico, où que j’y mette ma bite, je suis au Paradis ! Mais tu vas te taire, capoune ?! Ho, le Balafré, occupe-lui la bouche ! Et en anglais, en plus ! Qu’elle va nous faire rater l’espérience avé ses bavardages !

J’arrachai ma bouche de celle de Jimmy pour prendre la défense de ma consœur.

– T’énerve pas, Marcel, elle lui expliquait que c’était toi, le magicien, quoi que tu fasses aux femmes, avec ta bite, avec tes doigts, avec ta bouche, c’est toi qui nous envoies au Paradis !

– Té, Blanche-Minette, tu pouvais pas me le dire avant ?! Va faire sortir le Balafré de sa bouche, maintenant ! Ho, coumpan, t’es prêt pour l’espérience ? Rédi ?

– Oh, my God ! Sure, I am !

– Bon, je me retire de son minou pour laisser la place à… Vé comme elle fait reluire mon membre tant elle mouille ! Vé, il brille comme un sou neuf ! Va pas nous l’abîmer avé ta bite de taureau ! Qué c’est pas comme si ça faisait pas quarante-cinq ans que tu te la fourrais, la Monique ?! Si on peut plus causer… Alors, dis-leur… comment tu te sens dans son petit con ?

– Je suis au Paradis ! Ô pute vierge, vé comme elle se cambre !

– Té, c’est qu’elle veut la politesse… Qu’est-ce vous avez tous, vous autres, à vous marrer ?

– Ho, le Bavard, laisse-nous deux minutes de répit ! J’arrive pas à rester concentré avec tes conneries !

– Parce que vous en êtes où de votre côté ?

– Odette est couchée sur le côté, je suis bien au chaud dans sa minette et Jim…

– Oh my God ! Oh my fucking God ! Ça rentre comme dans du beurre !

– T’as pas perdu le vocabulaire, c’est bien mon gars ! De mon côté, je me prépare… Oh, fatché ! Comme dans du beurre aussi !

– Ça doit tenir à leurs origines normandes…

– Très fine analyse, Jean-Luc, très bonne déduc… ô pute vierge, Monique c’est encore meilleur quand le Bavard est dans ton cul !

– Té, pour sûr que c’est meilleur ! Elle l’a dit tout à l’heure ! Et… vé quand je lui titille ses petits œufs sur le plat…

Soudain, au milieu de nos éclats de rire, des mots que nous échangions tous, je perçus cet étrange bruissement d’ailes et, plus forts que nos voix, j’entendis mes râles de plaisir, mais de l’extérieur. J’entendis le son des doigts de Jim caressant mes seins, le frémissement des ailes du nez de Jimmy, les tressautements de sa lèvre. J’entendis le sang qui coulait dans ses veines. J’entendis la surprise de Jim avant qu’il ne s’exclame  ! J’entendis ses cuisses se crisper puis se détendre.

Je croyais être victime d’une hallucination quand je me rendis compte que j’entendais aussi ce qu’il se passait dans la chambre, mais la voix du Bavard me rassura. Qu’est-ce que je vous avais dit ?! Te voilà enfin ! J’entendais le cœur de Monique battre à tout rompre. J’entendais le crissement de ses poils frottant contre ceux d’Alain. Dis donc, t’es bien curieuse ! Vas-y, te gêne pas ! J’entendais la langue de Monique sur la verge de Jean-Luc, j’entendais même le flux de son sang irriguer sa hampe. et de moi, tu t’en fous ?! J’entendis enfin les va-et-vient de Marcel dans le cul de Monique qui se faisaient plus amples, plus démonstratifs. Ah quand même ! Ho, le Balafré, va donc vérifier le protocole ! J’entendis un autre bruissement d’ailes, très bref. Regarde-la, l’autre capoune, feignasse comme pas deux !

Quand Jean-Luc nous rejoignit, Jim s’écria de nouveau  ! J’avais l’impression qu’une partie de moi était dans la chambre et qu’une partie de Monique était entrée dans la véranda en même temps que Jean-Luc.

– Qu’est-ce qu’ils font ? Mounico, raconte-nous ce qu’ils font !

J’entendais cette conversation chuchotée comme si j’étais à leurs côtés.

– Jimmy est aux anges, Jim sourit en regardant l’épaule de Jean-Cule. Qu’y a-t-il de si drôle ?

– C’est pas son épaule qu’il regarde, c’est ta petite fée qui s’est installée dessus pour pas se fatiguer en chemin ! Et il fait quoi, ton homme ?

– À ton avis ? Odette ouvrait la bouche comme une carpe sortie de son bassin, Jean-Cule en a profité pour y mettre sa queue, pardi !

Évidemment que j’étais bouche bée ! Je venais enfin de réaliser le but de cette espérience ès scientifique ! J’ai aussi un ectoplasme et Marcel, Monique… même Jim étaient capables de le voir alors que moi, non. Une caresse de Jean-Luc sur ma nuque me ramena à la réalité tangible. Je levai les yeux vers lui. Son sourire ravageur me troubla, mais moins que sa voix quand, imitant Jimmy à la perfection, il énonça Odette est viscéralement monogame. Son ventre était secoué par un éclat de rire.

– Il n’y a pas que l’amour qui nous unit. Ce qui nous unit avant tout, c’est notre perspicacité, mais bon, tu ne peux pas le comprendre puisque tu es encore puceau ! Hein, mon amour que c’est ça qui nous unit ? Comme tu es belle, ma Princesse ! Comme tu es belle !

Je dégageai ma tête de l’étreinte de Jean-Luc pour embrasser Jimmy. Aucun des membres de la Confrérie ne s’est moqué de moi quand je leur expliquai que notre véritable mariage eut lieu à ce moment précis, que dans ce baiser-là, il y avait les plus belles alliances dont un couple puisse rêver. J’entendis Monique expliquer à Marcel et à Alain que quelque chose de magique venait de se produire, mais qu’elle ne savait pas quoi exactement, son ectoplasme étant fasciné par la vue de la queue de Jim allant et venant entre mes fesses.

Une folle envie de sucer Jean-Luc m’envahit. Il me complimentait, m’encourageait à me laisser complètement aller. Je voulais bien le croire quand il me disait comme c’était bon pour lui, mais j’aurais tellement voulu atteindre la perfection… La perfection que j’avais entendue dans la chambre… Un bruissement d’ailes, rapide comme une étincelle me fit lever les yeux.

– Té, mais qu’est-ce tu fous là ?! Boudiou ! Elle est pas partie chercher sa co…

Je n’entendis pas la fin de la remarque de Marcel, mais j’en compris bien vite la raison. L’ectoplasme de Monique était allé chercher le mien afin qu’il m’aide ! En entendant les bruits de ma langue, le sang dans la verge de Jean-Luc, en les entendant précisément, je serai capable de reproduire les bruits que mon ectoplasme avait entendus dans la chambre. Je ne me trompais pas.

– Oh oui, Odette ! Oh…tu me suces comme… oh oui… à la perfection… comme… oh… comme si ça faisait des… an… nées… ooh… oui… oh… comme ça !

Je me sentais devenir folle, en proie à un plaisir presque parfait, si ce n’était… Pourquoi Jimmy ne le comprenait pas ? La voix de Monique vint à ma rescousse.

– Putain, Jimmy, qu’est-ce que t’attends pour la mordre ? Tu ne vois pas qu’elle…

J’entendis mon cœur gonfler, enfler, se gorger de sang. J’entendis les dents de Jimmy traverser ma peau et mon sang couler dans sa bouche. J’entendis le sexe de Jim jouir dans mes  fesses. J’entendis, avant même de le sentir, le sperme de Jean-Luc emplir sa verge, affluer vers son gland et se déverser dans ma bouche. J’entendis les lèvres de Jimmy aspirer mon sang. J’entendis sa langue caresser mon épaule. Un dernier bruissement d’ailes, comme une caresse sonore sur mon ventre et tout redevint normal. Enfin, je veux dire, je n’entendais pas autre chose que ce que les autres entendaient.

Le soleil était déjà couché, mais pas encore endormi, quand nous fîmes le bilan de cette espérience ès scientifique en grignotant et surtout en trinquant. Le plus amusant c’est que je n’ai rien vu de ces ectoplasmes, mais que j’ai tout entendu, alors que Monique voyait tout, mais n’a jamais rien entendu. C’est ainsi qu’il s’est toujours comporté avec elle. Marcel a vu ma petite fée qui a ta belle figure. Quant à Jim, il nous a assuré avoir vu deux anges aussi différents l’un de l’autre que je peux l’être de Monique.

Jimmy, Alain et Jean-Luc voulaient toujours plus de détails, de précisions. Je demandai à Marcel pourquoi ça l’agaçait autant. Ne voulait-il pas partager tout ça avec ses confrères ?

– Mais c’est pas ça… Regarde-le ! Déjà qu’il a un membre à faire pâlir de jalousie l’autre… là… le Rocco de mes couilles… En plus, quand il ouvre le robinet, il t’en sort des litres… et non content de ça, voilà qu’à peine on est remis de nos émotions, il bande déjà comme un puceau à son premier rendez-vous ! Et je dis pas ça pour toi, le Balafré, c’est une image !

*Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique (1938)

Chroniques matrimoniales – Est-ce qu’il y a besoin de se mettre la cervelle à l’envers pour être heureux dans l’amour ?

b9072c4f9d7aec73e7d403841a3ff29dJusqu’à sa mort, je taquinais Neuneuille en m’excusant régulièrement d’avoir chamboulé son programme si bien établi. Il me menaçait alors de sa canne « Méfie-toi ! Si je t’attrape, canaille, gare à tes fesses ! », mais c’était pour le simple plaisir de me faire éclater de rire.

Je dois reconnaître que pour les avoir bouleversés, nous les avions sacrément bouleversés, nos plans ! Tous autant que nous étions !

Dès la première réunion de la Confrérie du Bouton d’Or, nous avions tous noté une nette amélioration de l’état de Neuneuille. À la fin de ce premier dimanche consacré à la Confrérie, les vieux évoquèrent sa vie solitaire, l’ennui durant ces journées et ces soirées qui lui paraissaient interminables. Dans un même élan, nous proposâmes à Neuneuille de venir s’installer rue Basse avec Rosalie, Valentino et Nathalie s’il ne craignait pas les commérages à son propos. Il eut cette réponse qui m’étonna avant de me paraître évidente.

– Parce que tu crois que les gens s’imaginent que nous batifolons encore à nos âges ? Et même toi, petite, quand tu me croisais dans le village, y pensais-tu ?

Je dus reconnaître que non.

– Les vieux, ou ce qu’il en reste, savent tous que Nathalie et moi soulagions les tourments des anciens combattants, leurs enfants, qui ont l’âge d’être vos parents, le savent aussi… plus ou moins… Même quand nous étions des « jeunesses », personne ne s’est jamais douté de quoi que ce soit… alors, tu t’imagines bien que ce n’est pas à nos âges…

Alain se demanda à voix haute pourquoi on n’imaginait jamais que les vieux puissent avoir une sexualité.

– Parce que nous sommes conditionnés à relier la sexualité à la procréation ! Or, les vieilles ne peuvent plus enfanter, quant aux vieux… on s’imagine que la longue mise en route est rédhibitoire. Je pense surtout que personne ne veut admettre que son pépé, sa mémé, son père, sa mère puissent s’envoyer en l’air !

Rosalie poursuivit en me prenant pour exemple. Il est vrai qu’avant de lire son cahier, je ne l’aurais jamais imaginée pratiquant une sexualité identique à la mienne quand elle avait mon âge et qu’après l’avoir lu, après plus d’un an passé à ses côtés, je n’avais pas soupçonné qu’elle rejoignait Valentino quand elle s’absentait plusieurs jours.

Cathy, Alain, Christian et moi partagions souvent nos dîners avec eux, tantôt rue Basse, tantôt « chez Toine », c’est lors de ces repas que je taquinais Neuneuille.

Barjaco finit par s’installer avec ses amis, prétextant vouloir offrir un peu de liberté à son fils et à sa bru. Le Bavard travaillait toujours dans l’exploitation familiale, mais il venait de s’installer dans sa propre maison. Tu te rends compte ? Après dix ans de mariage ! Cette promiscuité a parfois engendré des drames familiaux, mais je n’en avais absolument pas conscience à cette époque.

Je me souviens parfaitement du soir où la décision fut prise. Barjaco venait d’arriver, comme à son habitude, il fit un gros bisou baveux sur la nuque de Bouton d’Or. Il aimait par-dessus tout me taquiner à propos de mon geste agacé pour essuyer la salive qui n’était pourtant pas sur ma peau. De mon côté, j’aimais par-dessus tout qu’il me taquinât ainsi et il savait que j’aurais été déçue qu’il ne le fît pas. Et s’il le savait, c’est parce que je le lui avais dit.

Aucune séance de la Confrérie du Bouton d’Or n’était prévue, mais il avait voulu passer la soirée avec nous parce que la télé lui cassait les oreilles, malgré le volume trop bas pour qu’il puisse suivre les dialogues. Il n’entendait qu’un brouhaha gênant et fatiguant à la longue, il comprenait cependant qu’après une journée d’un dur labeur, son fils ait besoin de se détendre. Il était donc venu passer quelques heures en notre compagnie.

Il n’avait jamais ressenti une affection particulière pour le Bavard, après tout, il avait de nombreux petits-enfants et était même déjà arrière grand-père. Mais depuis ce fameux 13 juillet 1974, il s’était rapproché de lui. « Grâce à toi, Mounico, grâce à toi ! » Maintenant que le Bavard était parti avec femme et enfants, pour emménager dans sa propre maison, Barjaco ne se sentait plus à son aise à la ferme. Il se surprenait à réagir comme réagissaient ses parents quand il voulait moderniser l’exploitation.

Puis, comme s’il nous avouait une faute, il finit par nous dire que la veille au soir, il avait surpris la fin d’une conversation entre son fils et sa bru. Pour être exacte, il n’avait entendu que ces quelques mots « Tant que le père sera parmi nous, ce n’est pas la peine d’y songer » Il nous regarda, ne chercha pas une seconde à masquer sa peine, à contenir ses larmes « Je leur pourris la vie, comme mes parents ont pourri la mienne ». Il y eut un silence embarrassé. Barjaco se reprit aussitôt, se racla la gorge.

– Dis, cousin, puisque tu vas vivre ici, chez Bouton d’Or, tu voudrais bien me la prêter, ta bicoque ? Ou me la louer ?

– Certainement pas ! Non, n’y compte pas !

Avant que mon « Pourquoi ? » ne sorte de ma bouche, Valentino posa sa main sur l’épaule de Barjaco.

– Tu te figures tout de même pas que je vais laisser ma maison, l’héritage de MES ancêtres à un gars comme toi ? Tu crois qu’on va te laisser tout seul, là-bas maintenant que nous sommes réunis ? N’y compte pas ! Tu viens t’installer ici, avec nous ! Non, mais !

C’était vraiment leur truc, ça ! Offrir un cadeau comme on quémande une faveur ou comme on inflige une sanction et celui qui le recevait râlait comme s’il lui en coûtait ! Au début, je m’en étais étonnée, mais en cet automne 1975, je m’y étais déjà accoutumée.

Nathalie, toute guillerette, taquina la moustache de Barjaco avant de lui rouler une pelle. Rosalie nous désigna à son amie d’un mouvement de menton. Nathalie nous regarda, Cathy et moi.

– Hé bé ?

– On voyait ta langue… et la sienne !

– Et alors ? Vous faites comment, vous autres ? ! Vous mettez pas la langue ?

– Oui, mais… on est…

– Jeunes ? C’est ça ?

En réalité, ce qui nous avait troublées, ce n’étaient pas tant leur langue, ni même leur âge, mais Nathalie avait embrassé Barjaco exactement comme Cathy embrassait Christian. Il était plus simple pour nous de le leur expliquer.

– Tu sais donc ce qu’il te reste à faire, mon garçon !

En disant ces mots, Barjaco enroula sa longue moustache autour de son index ce qui m’amusa beaucoup.

Nous décidâmes de fêter dignement cette nouvelle installation. Je vis pétiller les yeux de ma grand-mère, ceux de celle de mon mari. Je me souvins du récit que Bonne-Maman m’avait fait de leurs retrouvailles avec Pierrot et Toine. Rosalie posa sa main sur la mienne.

– Si tu as une bonne idée, ne la garde pas pour toi !

– Si nous nous offrions un séjour à Nice pour fêter ça ?

Plus tard, quand je lui demandai comment elle avait su à quoi je pensais, Bonne-Maman me répondit « le bleu de tes yeux a eu, l’espace d’une seconde, le reflet ambré de l’huile d’olive ».

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Dessin de Marc Dubigeon

J’étais assise aux côtés du Bavard, peu avant, nous avions décidé qu’à la première occasion, nous rendrions la monnaie de leur pièce à Rosalie et Barjaco qui riaient comme des gamins à me voir sursauter quand il l’embrassait ou lui pinçait les fesses. Pour que le phénomène se produise, il fallait que je sois dans la même pièce que Rosalie et nous le savions déjà. Nous le savions sans pour autant nous l’expliquer.

Le Bavard m’avait suggéré d’inverser les rôles et de faire sursauter Rosalie quand elle s’y attendrait le moins. Nous étions assis sur le canapé, tandis que Rosalie et Nathalie parlaient avec Catherine près de la fenêtre. Neuneuille faisait quelques pas dans le jardin en compagnie de Valentino et d’Alain. Barjaco, sur le pas de la porte du salon, discutait avec Christian. Nous attendions tous l’arrivé du Balafré pour mettre au point notre séjour à Nice.

Le Bavard m’embrassa dans le cou, mais Rosalie ne réagit pas. Je ricanai quand il me demanda à l’oreille si son absence de réaction n’était pas due à « sa vieille peau tannée par les ans et le soleil de la douce Provence », il glissa alors sa main sous ma robe, caressa l’intérieur de ma cuisse espérant que la sensibilité n’ait pas disparu, elle aussi. Aucune réaction de Rosalie, mais je remarquai un léger sursaut de Barjaco qui regarda la paume de sa main d’un air surpris.

Dans un sourire, je dis au Bavard « C’est pas elle… c’est lui ! » et caressai son sexe au travers du tissus. L’aïeul et son descendant marmonnèrent simultanément « Boudiou ! »

Je tournai mon visage vers Barjaco et lui souris comme une gamine effrontée. Personne ne remarqua mon manège, jusqu’à ce que Barjaco, pétri de mauvaise foi, demande à Rosalie si la diablerie était le fait des Normandes. Rosalie me regarda, me sourit et haussa les épaules pour toute réponse.

– Que racontes-tu là, Barjaco ?

– Je parle de diablerie et de ces diablesses normandes !

– Tout finit par s’expliquer un jour, aie confiance en la science et dans ses progrès !

Nathalie se prit la tête entre les mains.

Pauvres de nous ! Maintenant que Toinou et Pierrot ne sont plus là, c’est lui qui s’y met !

Serrant ses poings sur ses hanches, elle défia Valentino du regard.

Et si ça nous plaît mieux, à nous, d’y voir de la magie, en quoi ça te dérange ?

Ça me dérange qu’on traite ma Rosalinetta de diablesse, voilà ce qui me dérange !

Boudiou, tu m’as fait peur… j’ai cru un moment que tu me reprochais le mot « normande »… !

Allons, voyons, cousin, je le savais depuis le début… souviens-toi… quand elle m’a déniaisé…

Toute l’assemblée éclata de rire, puis nous nous sommes regardés et l’air de la pièce s’est soudain chargé d’une sérénité absolue.

Le Balafré arriva enfin, s’excusa de son retard, mais la bonne nouvelle dont il était porteur nous récompensa amplement de notre attente. Il avait trouvé où nous loger pendant notre séjour à Nice et, si d’aventure il prenait aux autres membres de la Confrérie l’idée de venir nous rendre visite, nous pourrions les y héberger ! Valentino lui ouvrit grand ses bras et leur accolade m’emplit de bonheur. Nous trinquâmes à la joyeuse perspective de ce séjour.

Avant de passer à table, le Bavard tint à remercier Rosalie d’avoir convié Barjaco à vivre chez elle, lui offrant ainsi une bonne raison de passer quelques soirées au village « rapport à la piété filiale ! Non seulement, je passe pour un brave petit, mais je peux profiter des caresses de Monique, de ses baisers.. »

– Et de mon petit con et de mon joli cul !

– Tu vois, Rosalie, c’est ça, le drame de ma génération… les filles n’ont plus le goût à la poésie, tout ce qui les intéresse c’est de tout salir !

Je m’assis à ses côtés, il me fit un clin d’œil complice et je remarquai qu’il s’était débrouillé pour sortir son sexe de son pantalon sans que personne ne s’en aperçoive.

Durant tout le repas, nous nous amusâmes à taquiner Barjaco. Le Bavard me caressa la cuisse et quand nous eûmes confirmation que Barjaco ressentait la même chose que mon comparse, nous poussâmes le jeu un peu plus en avant.

Je portai ma cuillère à ma bouche quand le Bavard me heurta le coude.

– C’est mariée, mais ça ne sais toujours pas manger proprement !  Regarde, tu t’en es foutu partout !

En disant ces mots, il fit mine d’essuyer ma robe. Personne ne nous prêtait spécialement attention, ce qui nous convenait bien.

Mais… tu ne t’es pas brûlée, au moins ?

En disant ces mots, il échancra l’encolure de ma robe et caressa ma poitrine de sa grosse main rugueuse et délicate à la fois. Barjaco, surpris, lâcha sa cuillère qui tomba avec fracas sur le bord de son assiette. Le silence se fit le temps que chacun comprenne qu’il ne s’agissait pas là d’un malaise. Les conversations reprirent, mais je vis un large sourire s’épanouir sur le visage de Rosalie.

Confortée par cette marque silencieuse de complicité, je glissai ma main le long de la cuisse du Bavard, qui fit tomber ma serviette en me traitant de maladroite. Je me penchai donc pour la ramasser, mais faisant preuve d’une maladresse supplémentaire, je la fis glisser… oh… pas de chance… jusqu’au centre de la table… ce qui me contraignit à me mettre à genoux entre les cuisses du Bavard.

Je souris en repensant à mon relatif dépit ce soir-là. J’aurais donné tout ce que je possédais pour être à la place du Bavard et voir la réaction de Barjaco quand ma langue humide a léché le gland de son petit-fils, quand mes lèvres se sont entrouvertes et que ma bouche a commencé à déguster sa bite raide, dure, appétissante comme le meilleur des sucres d’orge…

La plaisanterie ne dura que quelques dizaines de secondes, mais le Bavard me dit que je venais de lui offrir le plus beau cadeau qu’il aurait pu imaginer. Je repris ma place à table. Barjaco me fit les gros yeux, mais il eut en même temps un hochement flatteur de la tête pour signifier à son petit-fils qu’il avait bien de la chance.

Tout ceci se passa sans que les autres conversations aient cessé. Je n’y prêtais guère attention, toute occupée à imaginer le prochain « agacement ». Barjaco voulu me faire la réponse du berger à la bergère en titillant Rosalie, mais elle fit comme si sa conversation avec Cathy revêtait une telle importance qu’elle ne voulait pas l’interrompre avec ces billevesées. Elle repoussa la main de Barjaco d’un mouvement agacé de l’épaule, tout en m’adressant un discret clin d’œil. Barjaco voulut alors l’embrasser. Valentino intervint.

– Mais fous-lui donc la paix, bordel de dieu !

– C’est la gamine ! Depuis tout à l’heure, ces deux-là… je voulais…

– Et pour toi, Rosalinetta, c’est une poupée ?! Une poupée avec laquelle tu vas faire enrager les gamins ? ! Et c’est quoi la prochaine étape ? Ma… cette mentalité… je comprends pourquoi papa a préféré s’installer à Paris… !

Barjaco ayant expliqué ce qui se passait, toute l’assemblée voulut étudier le phénomène « Ma… c’est à visée scientifique… tu te doutes bien que si c’était pas pour la science… »

Je m’assis sur le canapé, aux côtés du Bavard, tandis que Barjaco s’installait dans le grand fauteuil près de la fenêtre. Alain, Christian, Cathy, Nathalie, Neuneuille, Rosalie, Valentino et le Balafré s’étaient levés, comme si la position debout accentuait le caractère « amoureux de la science » de l’observation.

Je caressai du bout des ongles la queue mi-molle du Bavard. « Escusez… c’est… l’émotion ! » Il a toujours eu un sens de l’humour incroyable ce Bavard… ! Il reprit de son assurance en même temps que sa vigueur. Je le branlai doucement. Un « OOOOHHH ! » ébaubi enfla et emplit la pièce.

Je n’osai pas encore regarder « en vrai » la queue de Barjaco, mais son regard m’informait de son état. Sa voix fut d’une beauté et d’une mélodie incroyables quand il nous dit :

– Petit, tu as compris maintenant ? Tu as compris pourquoi ton corps connaissait le sien ? Pourquoi tu la connaissais si bien dès la première fois? Elle a la douceur de Bouton d’Or, la fille de Mère-Nature ! Et toi, tu as ma peau ! Et vous autres… si vous aviez… sous la table… tout à l’heure… !

Il fit un très joli sourire à Rosalie « Les jolies chattes font de douces minettes… ! », cligna de l’œil et, en plaisantant, me demanda si je voulais « renouveler l’espérience ». Je ne saisis pas la plaisanterie sur l’instant.

Un peu gênée, j’acceptai à condition que les vieux ne me regardent pas faire. Je ne saurais expliquer la raison de cet accès soudain de pudeur, puisqu’ils nous avaient déjà tous matés depuis leurs postes d’observation pendant plusieurs partouzes.

Personne ne me taquina ou ne fit la moindre remarque.

Je m’installai le plus confortablement possible et suçai le Bavard en y mettant tout mon cœur, toute mon âme, tous mes rêves, toute mon ardeur et toute ma science. Pour la première fois, nous les entendîmes commenter en même temps ce que ma bouche leur offrait. C’était surprenant, leurs mots, leurs interjections, leurs cris, leurs souffles qui se répondaient, s’entrechoquaient, comme sur une mauvaise bande stéréo.

Mon ectoplasme s’échappa une nouvelle fois. Valentino caressait la poitrine de Rosalie, il lui fallut un peu de courage pour oser s’approcher un peu d’eux et constater que Rosalie était empalée sur le sexe de Valentino et qu’elle « se faisait minette ».

Neuneuille avait calé son membre entre les seins de Nathalie, que je trouvai étonnamment beaux.

Barjaco, affalé dans le fauteuil souriait aux anges « Continue… oui… comme ça… »

Catherine me regardait attentivement, elle encourageait régulièrement le Balafré et Christian à se branler. Elle savait trouver les mots justes pour expliquer ce que nous ressentions, elle et moi, quand des hommes nous observant, se branlaient ostensiblement, comme les sentir envieux nous excitait, nous donnait envie d’en offrir davantage…

Alain venait en elle dans une levrette claquée.

Le Bavard se laissait faire, ses doigts froissant mes cheveux, parlant comme à son habitude « Ah ! Te voilà, toi ? Dis, pépé, tu la vois, toi aussi ? » Mon ectoplasme se dirigea vers Barjaco, qui ne le vit pas, malgré les indications précises du Bavard.

Té, Alain… fais-lui plaisir ! Montre-lui mieux ta grosse queue brillante de la mouille de ton épouse ! Voui ! Comme ça ! T’es contente, hé capoune ? T’aime bien regarder comme une petite vicieuse… ça te donne des idées… c’est ça ?

Mon ectoplasme fit oui de la tête et sourit au Bavard qui l’invita à s’approcher d’un geste de la main.

Vai… fais-moi venir, petite créature… fais-moi venir… peti…

Le Bavard jouit dans ma bouche, mais il me sembla percevoir un arrière-goût, un goût différent, un goût jusque là inconnu de mes papilles.

Barjaco se plaignit.

Boudiou ! Même puceau… même minot… jouir comme ça… sans rien faire… sans rien contrôler… mais… boudiou de boudiou… quelle pipe !

La Confrérie du Bouton d’Or à la rescousse ! (hommage à Enid Blyton)

Chroniques matrimoniales – L’occasion fait le larron

800px-Almanach_1939Même si Valentino aime m’en attribuer tous les mérites, je voudrais te raconter ce qui s’est réellement passé, comme dans un compte-rendu, t’écrire comment les événements se sont enchaînés, comment ils lui ont permis d’échapper au pire et de lui assurer une certaine tranquillité.

La vie au village s’écoulait au rythme des événements internationaux, parfois de longues semaines d’apaisement, qui s’achevaient dans le fracas des bruits de bottes, bruits qui finissaient par s’évanouir dans ce mouvement perpétuel que je comparerais à celui des vagues s’écrasant sur une plage.

L’amicale des anciens combattants se réunissait plus souvent qu’au début des années 30. La crainte d’une nouvelle guerre faisait ressurgir les horribles cauchemars et nous demeurions les confidentes de ces hommes. Il n’y a jamais eu d’accord formel, mais nous ne parlions jamais de politique entre nous, nous savions que notre amitié, que notre complicité n’y résisteraient pas, qu’elles risquaient de voler en éclats ce qu’aucun de nous ne souhaitait.

Valentino vivait caché, tapi dans le repère que lui avait trouvé Toine.

À l’occasion du 14 juillet 1939, alors que nous batifolions tous près de « la source aux fées », Barjaco nous annonça, quelque peu dépité, que son cousin « le parisien » avait décidé de passer ses vacances « au pays ». Avec sa mauvaise foi coutumière, Barjaco le regrettait.

– Qué « au pays » ? Je ne l’ai vu qu’une seule fois ! Son père est parti bien avant ma naissance, avant même son mariage ! Et il n’a même pas marié une femme normale, non ! Monsieur a épousé une… parisienne !

Me voyant froncer les sourcils, il s’était adressé à Pierrot.

– Ça aurait pu être plus pire, tu me diras, il aurait pu tomber sur une…
(enchaînant les signes de croix, telle la bigote se préservant du Malin)… une… une Normande ! Dieu soit loué, elle n’était que Parisienne… !

J’avais fait mine de ne rien avoir entendu ou de m’en moquer, mais quand Barjaco s’était approché de moi, j’avais fait semblant de m’enfuir.

– Boudiou, la Rosalie ! Ne me laisse pas dans cet état ! Vé comme môssieur (c’est ainsi qu’il surnommait son membre) a besoin que tu le soulages !

– Je l’aurais bien volontiers sucé… voire je lui aurais bien volontiers offert mon corps, mais vois-tu… je suis Normande… si ça se trouve, c’est contagieux… Je m’en voudrais de te contaminer… que tu attrapes la Normandite aiguë… !

Claironnant un « Tu parles d’or ! », Barjaco s’était tourné vers Nathalie, qui lui ouvrit les bras en grand.

Il n’avait jamais évoqué Valentino, comme s’il ignorait son retour, mais il est vrai que nous ne nous rencontrions presque jamais rien que tous les deux. Valentino se terrait comme l’animal traqué qu’il était, je ne connaissais pas sa tanière. Par mesure de sécurité, seul Toine savait où elle se trouvait exactement. De temps à autre, ils arrivaient chez nous, à la nuit tombée. Je restais avec Toine pendant que Valentino se confiait à Pierrot.

Parfois, nous faisions l’amour, parfois, non, mais à chaque fois, Toine me demandait de soulever ma robe, il regardait ma « blonde toison » et passait ses longs doigts entre mes poils qu’il lissait, comme on peigne des cheveux. À sa façon de prononcer « Bouton d’Or », je savais si ses doigts allaient s’aventurer plus bas, écarter délicatement les lèvres de « cette bouche que l’on se délecte à faire miauler » comme il aimait à le dire, caresser la peau humide juste au-dessus du « bouton caché de Bouton d’Or », l’appeler d’un doux baiser, le faire éclore, le téter d’une bouche avide et délicate, de glisser ses doigts jusqu’à l’entrée de « la grotte miraculeuse »… ou si son « Bouton d’Or » n’était qu’une incantation, le phare auquel raccrocher son espoir, espoir de savoir les cauchemars envolés, de savoir que le pire était passé, qu’il était derrière nous.

Il arrivait que Toine propose à Valentino de passer la nuit avec moi, dans la chambre qu’il retapait pour le retour de son aîné, le père de Christian. Nous faisions alors l’amour avec plus d’absolu qu’avant, nous avions viscéralement conscience que ce pouvait être la dernière fois. Les menaces, le danger étaient constants, omniprésents, tapis dans les bosquets du manque de vigilance né de l’habitude, prêts à bondir et à anéantir Valentino.

Barjaco était furieux, parce que depuis l’instauration des congés payés, nous avions pris l’habitude de fêter la veille des vacances le 31 juillet, par une orgie où le vin coulait à flots, où les corps s’échangeaient, se mélangeaient et que son cousin l’importun avait annoncé son arrivée pour le 30.

– C’est un vieux garçon, en plus ! Vé si ça se trouve, il est encore puceau !

– Dans ce cas-là, viens avec lui, Bouton d’Or se chargera de le déniaiser… !

– Tu m’ôtes les mots de la bouche, Toine !

– Dis-moi, coquine, montre-moi comment tu t’y prendrais pour le déniaiser, mon cousin le parisien… !

– Ton cousin le parisien ? Je croyais que tu parlais de ton cousin l’importun…

– Té, mais c’est le même peuchère ! Il a le double-nom ! Mon cousin le Parisien-L’importun !

Je m’étais approchée de lui, m’étais faite câline, j’avais soulevé la combinaison de soie que je portais, découvrant ainsi mon triangle doré, l’avais contraint à lever les yeux, à croiser mon regard.

– Montre-moi comment tu voudrais que je m’y prenne avec lui…

Barjaco avait juré en patois, m’avait caressée à m’en arracher la peau, me demandant de lui apprendre comment faire pour préparer le corps d’une femme à d’autres attouchements. J’avais décollé ses mains, m’étais assise à califourchon sur ses cuisses, les yeux dans les siens, lui avais demandé d’imaginer une apparition féerique, comme un halo de lumière, une bulle de savon qu’un geste trop brusque ferait éclater.

– Essaie de la caresser avec toute la délicatesse cachée au bout de tes doigts…

Les caresses de Barjaco se firent idéalement aériennes, mon corps ondulait, s’échauffait… Je m’enivrai de mes mots quand je lui susurrai

– Que tes lèvres soient mille Sylphides, qu’elles volent sur ma peau et y déposent de chauds baisers, là… et puis là… et là encore… oui ! là… plus bas… que ta langue lèche ma rose tétine… Oh ! Sens-tu comme ton gourdin frappe à ma porte ? Veux-tu me prendre à la hussarde ? Ou préfères-tu, au contraire, faire ton entrée sur la pointe des pieds ?

– Pierrot ! C’est le diable que tu nous as rapporté là !

Je lui souris de toute mon amitié, de toute notre complicité, de tout mon désir aussi. Semblant se raviser, il pria ses « collègues et néanmoins amis » (la formule nous amusait beaucoup) de ne surtout pas chercher à l’exorciser, que c’était trop…

– Fatché ! Regarde-moi ça ! Môssieu est entré sans même demander la permission !

Il bougonnait, sans chercher à masquer le plaisir qu’il prenait. J’interpellai Nathalie. Nous aimions ce code secret, comme une langue des signes, que nous avions inventé, nous en changions dès qu’un de nos partenaires commençait à le décrypter, pour le plaisir de les surprendre à chaque fois que l’envie nous en prenait.

– Nathalie, viens par ici ! Barjaco ne doit pas pâtir de ses obligations familiales… !

Je fis un signe des doigts.

– Boudiou ! Qu’est-ce que vous manigancez toutes les deux ?

Je m’empalai d’un coup, au plus profond, sur le sexe dur et épais de Barjaco, je sentis ainsi à quel point mon minou était trempé. Je me relevai lentement, laissant à Nathalie le temps de s’agenouiller. Qu’elle était ravissante, juvénile, à plus de quarante ans, avec son éternelle robe de bergère ! Nous l’avions à peine modifiée au fil des ans, tant son corps et elle étaient restés les mêmes… Qu’il était attendrissant ce petit bout de langue gourmande qui apparaissait derrière son sourire… ! Et l’éclat de son regard, pétillant et léger comme des bulles de Champagne !

Elle léchait chaque centimètre carré de peau que je découvrais en me relevant. Quand je coulissais sur le sexe de Barjaco jusqu’à ce qu’il disparaisse, les baisers de Nathalie me précédaient et quand il avait disparu, elle léchait la cuisse, l’aine de Barjaco… Mais, toujours aussi gourmande, elle m’incitait presque aussitôt à hâter la cadence.

Barjaco était aux anges. Fidèle à sa tradition familiale, il commentait au gré de ses sensations…

– Fatché, la Nathalie… libère-moi donc tes belles mamelles ! Qué « Non » ? Qu’est-ce qui te ferait changer d’avis ? Qu’un de… outch… doucement, Rosalie… tu vas me faire venir ! Alors, Nathalie, tu dirais oui si un de ces… chhhhu Rosalie… tout doux… si un de ceux-ci te culbutait par derrière ? Vai ! Fallait le dire ! Messieurs… un volontaire ?

Toine, dont le sexe énorme se dressait tel un flambeau avait fait un pas vers nous. Il souleva le jupon de Nathalie.

– Oh, ma pitchoune ! Tu as pensé à moi… !

Depuis peu, il s’était découvert une passion pour les vieux dessous, les vieilles culottes fendues d’antan, en cotonnade, maintenues par des rubans multicolores, il ne s’en expliquait pas la raison, mais de nous voir ainsi attifées le remplissait d’une joie lubrique. Il aimait nous prendre ainsi pendant de longues minutes, nous ramoner jusqu’à nous laisser au seuil de la jouissance… Alors, il se retirait, préférant quand nous le suppliions, nous ôtait la culotte, la lançait au loin et reprenait ses va-et-vient. « Voilà, c’est ainsi que jouissent les honnêtes femmes ! Le con, le cul et les reins à l’air ! »

Toine me demanda de me relever un peu plus « Cambre-toi aussi, tant que t’y es, que je ne sois pas venu pour rien ! » Je ne relevai même pas la mauvaise foi et lui obéis.

– Ho, Barjaco !Tu préfères comme elle te suce quand je la prends comme ça ?

Rien qu’à ses petits cris, je devinai comment il était en train de prendre Nathalie, alors que je lui tournais le dos, comment il bougeait en elle.

– Oh boudiou… ouh fan… ouh que c’est bon ! Oui ! Oui ! Comme ça !

– … ou quand je… Hou, Pitchounette ! Venez tous voir comme…  Hou, ma Pitchoune… Si t’étais pas déjà mon épouse, je te marierais !

– Boudiou ! Elle… ô fan de Diou ! C’est encore meilleur !

Barjaco m’attrapa par la taille et me fit aller au rythme des coups de langue de Nathalie qui le léchait au rythme des coups de boutoirs de son Toine. Elle dégagea enfin sa poitrine du carcan de tissu en criant à Barjaco qu’elle ne le faisait que pour lui. Barjaco se déversa en moi, noyant ses jurons habituels de tendres remerciements.

La journée s’était ensuite écoulée paisiblement, comme une rivière lascive, par endroits agitée de tourbillons, je veux parler de nos galipettes, nos cochonneries réjouissantes et joyeuses, comme nous les appelions.

Le lundi 31 juillet au matin, nous préparions la maison pour recevoir nos amis et fêter les congés payés, même si la plupart étaient des paysans et ne prenaient donc aucun jour de vacances, spécialement à cette période ! Antonella et Léonie étaient déjà depuis 15 jours chez leur tante, Marie, la soeur de Pierrot, elles aimaient s’occuper de leur cousin, jouer avec lui comme avec un baigneur, « de vraies petites mères » comme on disait alors.

Barjaco toqua à la vitre, le béret ainsi tenu à la main indiquait qu’il ne rendait pas une visite amicale, mais qu’elle était plus formelle. Pierrot lui ouvrit tout grand la porte et le fit entrer. Quand il fut assis, après s’être assuré que nous n’étions que tous les trois, il nous demanda

– Il compte se cacher ainsi combien de temps ?

Pas la peine de prononcer son nom, nous savions de qui il parlait. D’un haussement d’épaules, Pierrot et moi lui signifiâmes notre ignorance. Baissant la voix, avec des airs de conspirateur, d’espion comme dans les films que nous voyions au cinéma itinérant, il nous confia « Parce que j’ai peut-être la solution… » et il nous raconta l’incroyable aventure qu’il avait vécue.

– Je suis allé le chercher à la Blancarde, parce que le Parisien voulait goûter à l’ivresse marseillaise avant de passer son mois d’août « en famille »… ô pute borgne, je t’en ficherais, moi, de la famille ! Heureusement qu’il m’a reconnu, sinon je serais passé devant lui sans le savoir… Nous voilà partis pour la tournée des grands ducs… il me demande si j’ai quelques bonnes adresses à lui conseiller, me propose de passer quelques heures dans un « lupanar local »… ce qui répond à notre interrogation… le cousin n’était pas puceau ! Je lui rétorque que je n’ai aucune envie d’attraper la vérole avec une fille qui s’ennuie, que je connais deux charmantes créatures qui s’offrent avec plaisir et que si ça lui dit… Le cousin était bigrement intéressé, mais il a quand même voulu « se perdre dans les rues de Marseille ». Et que je veux visiter ci, et que je compare tout à Paris… et que je veux voir ça et que je te raconte ma vie… Boudiou ! Il me farcissait le crâne de toutes ses histoires ! Qué bavard ! Rigolez pas ! Plus pire que moi, je vous dis ! Avec tout ça, le temps de rentrer avec ma carriole… qu’il a moquée, en plus ! Le temps de rentrer, tout le monde dormait. Sauf la mamé, mais de toute façon, la mamé, elle s’économise… elle se désaltère d’une goutte de vin, se nourrit d’une miette de pain et se repose d’un battement de cils… On avait déjà soupé, on est allés au lit… pas ensemble, hein ! Allez pas vous imaginer… ! Et ce matin… c’est vrai que je le trouvais rougeot… tout le dimanche, il s’est plaint de la chaleur, de la soif, mais moi, je croyais que c’était un prétexte pour boire un coup ! Ce matin… ô peuchère ! Je me le suis pas trouvé raide mort dans son lit ! Alors, je me suis pensé puisqu’il est venu mourir ici, puisque personne ne le connaît de par ici… autant qu’il soit pas mort pour rien… que ça serve à quelqu’un ! La mamé ne dira rien et en plus, elle y voit plus très bien… c’était la nuit… On pourrait habiller Valentino avec les affaires du cousin… échanger les papiers… ni vu, ni connu ! Qu’est-ce que vous en pensez ?

Nous étions abasourdis ! Pierrot fut plus prompt que moi à réagir, à réfléchir.

– Il faudrait prévenir Toine. On ne sait pas où se cache Valentino et il faut faire l’échange avant que ta femme découvre le corps, qu’elle…

– Té… mais t’es couillon comme…

En éclatant de rire, il me désigna.

– … comme cette femelle ! Pourquoi crois-tu qu’il y a une bâche sur ma carriole?

– Allons chez Toine sans tarder, alors !

– Parce que tu crois que je ne sais pas où il se cache, ton Valentino ? Allez… vai ! On fait comme ça… j’ai ma petite idée…

C’est ainsi que le corps d’un va-nu-pieds fut découvert par Barjaco parti inspecter ses champs, qu’il en avisa monsieur le Maire et que le cousin de Barjaco vint s’installer au pays, un mois avant le début de la drôle de guerre… !

En vérifiant sur son livret militaire que « tout collait », pendant que Valentino échangeait les photos d’identité, je constatai que les patronymes n’étaient pas les mêmes. Je m’en étonnai, Barjaco m’expliqua alors que son oncle était le fruit d’une liaison adultère que son grand-père avait entretenue avec la jeune fille qui aidait sa femme, qu’il l’aurait bien gardée parce qu’elle avait la galipette rieuse et bavarde, mais que malheureusement, son épouse n’avait rien voulu savoir. Quand le bambin était né, comme c’était un garçon et que la grand-mère de Barjaco n’avait eu jusque là que des filles, la gamine était montée à Paris avec son enfant, mais qu’ils étaient tous restés en très bons termes, que l’existence de cet « enfant de l’amour » n’avait jamais été tenue secrète. Cet enfant qui avait grandi à Paris, épousé une parisienne, avait eu un fils qui venait de mourir sur les terres de ses ancêtres.

– Comme un cercle… la fin est l’origine et l’origine est la fin…

Barjaco est un homme à l’aspect, aux manières rustres, ses mots sont souvent grossiers, il semble dénué de toute délicatesse, je peux témoigner qu’il en déborde, au contraire ! Tout comme il regorge d’une loyauté sans faille.

Tu comprends, Monique, pourquoi je refuse que Valentino parle de moi comme d’une héroïne, parce que s’il devait y avoir un héros dans cette histoire, ce serait Barjaco et personne d’autre ! Je me suis contentée d’enregistrer le décès d’un homme sous l’identité d’un autre.

Monique va de surprise en surprise…