Le Paris de Louise et Jean-Baptiste

Peut-être ne connaissez-vous pas les lieux dont je parle dans ce récit, j’ai donc décidé d’agrémenter le carnet retrouvé de Louise de cartes que je remplirai quand le besoin risquera de s’en faire sentir. N’hésitez pas à me demander plus de précisions.

Dans le texte « Jeudi 26 octobre 1944 », il est essentiellement question du quatorzième arrondissement de Paris, voici où il se situe précisément.

Sur cette carte détaillée du 14ème arrondissement, vous pourrez repérer 2 cercles jaunes, « M » désigne le lieu où logent la petite Marcelle et sa maman, « H » la chambre de bonne d’Henriette.

Et pour les curieuses et curieux qui voudraient savoir où logent Louise et Jean-Baptiste… vous n’aurez aucun mal à les localiser !

Une magnifique chanson d’un groupe que j’aimais beaucoup, que j’allais écouter dans les bars il y a 25 ans de cela. Comme le temps passe vite ! On pouvait faire du bruit, fumer dans les cafés et espérer que l’avenir nous apporterait le meilleur… 😦

Le carnet retrouvé – Jeudi 26 octobre 1944

J’ai oublié de te raconter la soirée du dimanche. Jean-Baptiste m’a accompagnée jusque chez la petite Marcelle puisqu’on avait du temps devant nous. Le logement qu’elle occupe avec sa maman est très bien tenu. Je ne m’y attendais pas après avoir vu l’état du pansement, mais c’est parce qu’il n’avait jamais été refait.

La petite Marcelle s’enfuyait dès qu’elles s’approchaient du dispensaire. La maman a rusé et l’a amenée jusque dans nos locaux, à l’autre bout de Paris, en lui faisant croire que c’était pour lui chercher un manteau et un colis alimentaire. Une fois sur place, la gamine s’est sentie piégée, c’est pour ça qu’elle braillait comme un âne en plus de sa peur d’avoir mal.

Quand j’ai commencé à défaire son bandage, la petite Marcelle m’a fait remarquer que je ne l’avais pas mouillé. C’est la première fois qu’elle me parlait vraiment. La veille, elle marmonnait des « oui » ou des « non ». J’ai été très étonnée de son accent si parisien, c’est une Marcelle en miniature, à n’en point douter !

– Hier, ton bandage et ton pansement étaient tout collés, mais regarde comme tout se détache facilement aujourd’hui !

La petite me regardait faire, mais elle a détourné le regard quand j’ai retiré le gros morceau de ouate au-dessus du Tulle gras. La plaie est déjà bien plus belle. J’étais contente et j’ai dit à la maman que ça me paraît en bonne voie. Elle a eu un sourire soulagé, mais aussi très fatigué. La petite a jeté un regard en biais. Je lui ai promis de la prévenir quand elle pourra la regarder sans dégoût.

Il fait un froid de canard dans leur petit logement et il est très sombre aussi, à cause de deux vitres cassées qui ont été réparées avec des lattes de bois et des journaux. J’ai retrouvé Jean-Baptiste dans la cour et je lui en ai parlé. On est toujours rationnés pour le charbon, quand on en trouve, on n’est qu’en octobre et le temps a déjà bien fraichi. Il nous reste des sous sur ceux qu’Eugénie a donnés à Jean-Baptiste, alors on a décidé de dépenser quelques billets pour faire poser de nouvelles vitres. Jean-Baptiste connaît un vitrier qui travaille pour l’armée, il m’a promis de lui en parler.

Il avait un beau regard et un sourire attendri. Il m’a dit que j’ai une belle âme parce que je préfère dépenser les sous pour la petite Marcelle et sa maman au lieu de nous les garder pour payer une chambre d’hôtel. J’ai haussé les épaules, de toute façon, j’aurais moins de plaisir en les imaginant grelotter pendant que je prends du bon temps. Il m’a serrée très fort contre lui. « Je t’aime, ma Louise ». C’est la première fois qu’il me l’a dit tout fort dans la rue.

J’ai fait bien attention à rentrer ni trop tôt, ni trop tard et à me présenter à Madame pour lui expliquer pourquoi j’ai découché, même si je savais qu’Eugénie lui avait déjà dit. Elle m’a reçue avec un grand sourire et une lueur dans les yeux qu’elle n’avait jamais eue avant. Elle faisait comme si elle n’y prêtait pas attention, mais son regard louchait vers ma sacoche. Eugénie s’est « montrée bien trop curieuse pour une jeune fille bien élevée », elle m’a demandé ce qu’elle contenait. Je lui ai répondu et pour le prouver, je l’ai ouverte. Je lui ai même précisé de ne pas ouvrir la boîte métallique avec une croix rouge dessus parce qu’elle sert à ranger les pansements sales que je dois remettre à l’infirmière samedi prochain (c’est peut-être un mensonge, en fait, je n’en sais trop rien).

J’ai fait ma tête de linotte. « J’ai failli oublier, l’infirmière du poste de secours m’a remis cette lettre à votre attention ». Tu parles ! Comme si j’avais pu l’oublier ! Je la connais presque par cœur, elle demande à Madame l’autorisation de m’absenter en fin d’après-midi afin que je puisse dispenser les soins à la petite Marcelle demeurant rue Roli *, dont la main droite et l’avant-bras ont été brûlés, ce qui nécessite des soins quotidiens. Le tout sur du papier à en-tête, signé, tamponné et tout !

Madame a eu un petit sourire. Elle m’accorde « bien volontiers » ces quelques heures chaque soir. « J’espère que la nièce de madame Mougin se montrera aussi efficace que vous ». Tu parles que la Mougin n’était pas ravie quand Madame l’a fait venir avec Jeanneton pour lui annoncer la nouvelle ! Elle tordait tellement le nez qu’on aurait dit un Picasso !

Je retrouve Jean-Baptiste tous les soirs à la Cité Universitaire** et on finit le trajet à pied. Mardi soir, j’ai vu de dehors que les vitres avaient été posées, je l’ai fait remarquer à Jean-Baptiste. « J’avais demandé au vitrier de faire preuve de célérité, je ne pensais quand même pas qu’il les poserait si vite ! » La petite Marcelle et sa maman m’ont accueillie avec tant de reconnaissance que j’en avais un peu honte et puis la maman est sortie. Je n’avais pas encore fini de retirer le bandage qu’elle était déjà de retour avec Jean-Baptiste. « On n’allait quand même pas le laisser poireauter tout seul sous cette pluie ! » La plaie a déjà presque belle figure, j’ai honte de le confesser, mais je le regrette un peu, parce que lorsqu’elle sera guérie, je n’aurai plus d’excuse pour m’absenter.

Hier, la petite Marcelle a demandé à Jean-Baptiste comment il faisait pour rester tout noir. Il venait de se laver les mains et elle était surprise qu’elles ne deviennent pas blanches. J’ai un pincement au cœur en écrivant ces mots parce que Henriette nous avait laissé sa petite chambre pendant « une heure ou deux, mais pas plus » juste avant que je rentre et qu’on a eu notre première dispute. J’avais taquiné Albert, peut-être un peu trop, sa semence s’était répandue sur le ventre de Jean-Baptiste. J’étais étonnée de la quantité, alors je l’ai regardée en me demandant s’il y en avait autant que ça ou si ça faisait comme quand on renverse un verre d’eau sur la table et qu’on a l’impression qu’il y en a des litres

Jean-Baptiste m’a demandé si j’étais étonnée qu’il soit blanc. Je lui ai répondu de ne pas me prendre pour une idiote, que je suis une fille de la campagne je sais bien que la semence d’un mâle ne dépend pas de la couleur de sa robe ! « Parce que je suis un animal à tes yeux ? » Je n’ai pas compris pourquoi il me disait ça, je lui ai répondu « C’est bien ce que nous sommes, non ? Des mammifères ! Le lait avec lequel les femelles nourrissent leurs petits est blanc, quelle que soit l’espèce, comme la semence des mâles qui les ont engendrés ! » J’étais vexée qu’il me prenne pour une cruche, je n’ai que mon certificat d’études alors qu’il a ses deux bachots, mais quand même ! J’apprenais mes leçons ! « Les trois règnes sont : petit a, le règne minéral ; petit b, le règne végétal et petit c, le règne animal » J’étais tellement en colère que je me suis rhabillée sans le regarder et que je lui ai dit d’un ton cassant que je préférais rentrer toute seule et j’ai claqué la porte sans me retourner. J’ai pleuré tout le long du chemin du retour.

La Mougin est allée chez ses fournisseurs habituels, elle va leur présenter Jeanneton pour qu’ils ne lui vendent plus de la camelote, parce qu’elle est revenue hier avec des patates à moitié pourries et de la viande que la Mougin malgré tous ses talents de cuisinière n’a pas pu servir à Monsieur et à Madame. J’en profite pour écrire ces mots, je voulais envoyer une lettre à papa et à maman pour leur dire que j’allais leur présenter mon amoureux, mais je ne sais même pas si Jean-Baptiste sera à notre rendez-vous ce soir. J’ai les yeux qui me piquent quand je me dis qu’il ne viendra plus.

*Rue du 14ᵉ arrondissement de Paris

**Gare de l’ancienne « ligne de Sceaux », désormais RER B

Le carnet retrouvé – Lundi 23 octobre 1944

Lundi 23 octobre 1944

La mère Mougin est arrivée avec la nouvelle petite bonne, Jeanneton, qui a l’air franche comme un âne qui recule. On dirait un pourceau anémique. La Mougin a été bien surprise de l’accueil que lui a réservé Madame. Il lui avait donc fallu presque cinq jours pour trouver cette « perle rare » qui se trouvait être sa propre nièce ? Malgré les victuailles qu’elle avait rapportées de sa province, Madame ne décolérait pas. Elle consent à prendre Jeanneton à l’essai, mais pas comme aide-cuisinière. Elle allègera ma tâche, en particulier, en faisant la queue à ma place et en essayant de quoi trouver à manger.

La mère Mougin n’en croyait pas ses oreilles, j’étais là et je l’ai vue à plusieurs reprises se pincer l’avant-bras en espérant se réveiller de cet affreux cauchemar. Madame a porté l’estocade en me libérant sur le champ, en me disant d’un air entendu de vaquer à mes occupations hebdomadaires et d’y amener Eugénie afin qu’elle se rende compte de la rudesse de la vie. Elle parlait à demi-mots, la Mougin n’en saisissait pas le sens. Elle a failli suffoquer quand Madame m’a accordé mon dimanche. « Un jour de repos bien mérité au vu du surcroit de travail occasionné par le séjour que madame Mougin s’est octroyé dans sa famille. »

En réalité, c’est Eugénie qui m’a indiqué le chemin vers les locaux de la Croix-Rouge. Je devais confectionner des colis alimentaires. Une véritable torture quand on a soi-même une faim de loup ! Une bénévole l’a remarqué, elle m’a alors chargée de surveiller les resquilleurs dans la queue du service sanitaire. Plus tard dans la journée, j’ai distribué des tickets pour diriger ceux qui venaient au service des vaccinations, ceux qui venaient prendre leur cuillère d’huile de foie de morue et ceux qui venaient refaire leurs pansements. Les cris et les pleurs des petits me broyaient le cœur, je m’efforçais de les apaiser. J’ai remarqué une fillette dont le bandage d’une saleté repoussante collait à la plaie. Sa maman ressemblait à une morte vivante, elle était épuisée et avait du mal à tenir debout, elle n’avait pas la force de calmer son enfant.

L’infirmière est venue réprimander cette gamine qui braillait et dérangeait tout le monde. Je lui ai demandé si je pouvais m’occuper de l’enfant. Elle a hésité. En serai-je capable ? Les cris s’étaient mués en hurlements, elle a accepté et nous sommes allées dans un petit box.

J’ai demandé à la gamine comment elle s’appelle, sa maman m’a répondu « Marcelle » J’étais si étonnée que j’ai ri. « Marcelle ?! Mais tu sais que c’est le prénom de ma meilleure amie ? » L’infirmière s’impatientait, je voyais bien qu’elle pensait que je n’étais pas là pour tenir salon. Elle est sortie du box en me disant qu’elle repasserait plus tard. J’ai offert ma chaise à la maman (ma meilleure action de la journée), je me suis agenouillée devant la petite et je lui ai parlé de mon amie Marcelle tout en humidifiant le pansement avec une grosse éponge. Je lui disais à l’avance tout ce que j’allais lui faire, étape par étape. Ça me permettait de me souvenir des gestes de maman quand elle refait les pansements de papa. Une blessure de la Grande Guerre qui n’a jamais guéri.

Entre deux explications, j’en revenais à Marcelle, avec des anecdotes que j’inventais souvent, même si les pleurs de la petite avaient cessé. Le pansement sentait la mort, au-dessous la plaie était vilaine, mais moins que je le craignais. L’infirmière est revenue quand j’étais en train de la nettoyer. Elle a froncé les sourcils en me voyant agenouillée. Elle est ressortie et revenue avec une autre chaise. Elle a enfin semblé remarquer la maman et lui a fait avaler une cuillère d’huile de foie de morue. « Tu vois, ta maman n’a pas pleuré, elle n’a même pas fait la grimace, alors que ce n’est vraiment pas bon. Tu sais ce que dirait mon amie Marcelle ? Les femmes sont bien plus courageuses que les hommes, mais elles ne le crient pas sur les toits. Parce que le vrai courage est silencieux ! »

L’infirmière a eu un large sourire. Elle m’a tendu un tube de pommade, je lui ai demandé si ça allait piquer ma petite patiente et comme c’était le cas, je lui ai demandé si on ne pouvait pas la remplacer par du Tulle gras. « On pourrait, mais il faudrait alors refaire son pansement tous les jours. » Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai proposé de me rendre chez elles chaque soir pour le faire. Quand la petite Marcelle et sa maman sont sorties, l’infirmière m’a demandé où j’avais appris à panser les plaies. Je lui ai raconté pour maman. Elle m’a demandé mon travail, je lui ai répondu bonne à tout faire. Elle m’a conseillé de réfléchir à sa proposition de travailler dans les hôpitaux qui ont besoin de jeunes filles de bonnes volonté mais surtout capables. Elle m’a chargée de m’occuper des soins aux petits parce que je sais y faire.

En fin d’après-midi, j’entendais les pleurs d’enfants dans la salle des vaccinations. L’infirmière est venue me chercher, elle voulait savoir si j’étais vaccinée. Je ne l’étais pas. « Bon, on ne pourra le faire qu’une fois, mais je n’en peux plus de ces cris. » Je suis entrée avec elle. Les gamins m’ont regardée. « Cette jeune fille, comment t’appelles-tu ? Louise ? Donc Louise va se faire vacciner devant vous. Regardez comme elle est courageuse ! Est-ce qu’elle pleure ? Non. » L’infirmière m’a fait la piqure, c’est pas si douloureux que ça. Elle m’a mis un pansement et m’a dit de retourner à ma tâche. J’ai fait rire tous les gamins, leur maman et même l’infirmière quand, les poings sur les hanches, j’ai réclamé le petit bonbon offert aux enfants courageux.

Avant de rentrer chez moi, l’infirmière m’a demandé de remplir un formulaire et une attestation sur l’honneur, elle m’a remis une petite sacoche (en cuir, s’il vous plaît !) remplie de compresses, de coton, de bandages, d’antiseptiques, de Tulle gras, de sparadrap, de rouge à bobo, de deux paires de ciseaux et même deux tubes d’aspirine. J’ai retrouvé Eugénie qui m’a dit en me voyant la sacoche à la main « Tant mieux ! Ainsi mon alibi sera plus crédible. J’informerai père et mère que tu as été obligée de te rendre en banlieue pour porter secours à des blessés et que tu dors là-bas. Mère ne manquera pas de remarquer ta sacoche, dimanche soir. » Je ne comprenais pas pourquoi elle me disait ça, d’un coup de menton, elle m’a fait comprendre de me retourner. Jean-Baptiste ! Je n’ai pas pu me retenir et avant de le rejoindre, j’ai pris Eugénie dans mes bras, je l’ai embrassée comme du bon pain en oubliant qu’elle est la fille de mes patrons.

Jean-Baptiste m’a emmenée dans un hôtel au-dessus de nos moyens. Pas un palace non plus, mais quand même ! Avec des chambres bien chauffées, une salle de bain dans chacune d’elles, un service à l’étage et des bonnes choses à manger. « Je t’expliquerai ». Je n’ai donc pas posé de question. À la réception, Jean-Baptiste a donné notre nom « Monsieur et Madame Touré ». Il a rempli la fiche sous le regard soupçonneux du réceptionniste, qui nous a demandé nos papiers d’identité. Jean-Baptiste a sorti les siens et a précisé « Nous sommes de jeunes mariés, les papiers de mon épouse sont encore à son nom de jeune fille ».

Je ne sais pas d’où m’est venue cette idée, mais j’ai imité l’accent de la campagne normande et j’ai demandé à mon Jean-Baptiste de me pardonner, dans ma hâte, d’avoir oublié le livret de famille sur le buffet. La sacoche nous a tiré d’embarras puisque le réceptionniste l’a prise pour mon bagage. Jean-Baptiste a précisé qu’il devait passer la nuit dans son casernement et a demandé au réceptionniste radouci, si cela posait le moindre problème. « Non, monsieur ». Jean-Baptiste a ajouté qu’il reviendrait demain matin « sauf contre-ordre » et que nous libérerions la chambre dimanche après-midi.

Le réceptionniste, tout sourire, nous a autorisés à rester jusqu’à 17 heures sans devoir la nuit suivante. De toute façon, on aurait eu de quoi. C’est Eugénie qui a donné l’argent à Jean-Baptiste en le suppliant d’accepter. « Ce faisant, vous faites de moi la protagoniste d’un roman d’amour ».

Dans la chambre, je me régalais de ces bonnes choses qui nous attendaient devant la porte. Je ne sais pas comment elles ont pu arriver si vite. Une chose est sûre, le service d’étage est efficace.

– Tu manges comme si tu avais faim, ma Louise !

J’adore quand il m’appelle « ma Louise ». Je lui ai répondu que oui et je lui ai demandé s’il n’avait pas faim. Il m’a regardée et d’une voix très posée m’a dit. « Certes, mais j’ai aussi de bonnes manières. » C’est là que j’ai réalisé que je m’empiffrais. Je m’en suis excusée, il m’a dit qu’il plaisantait, parce qu’il était ivre de bonheur de me voir assise face à lui dans cette chambre luxueuse. Il a écarquillé les yeux, posé son index sur ses lèvres. J’ai tendu l’oreille pour entendre les bruits qui l’avaient alerté, j’ai détourné mon regard…

– Albertine, Albertine, es-tu là ?

– Oh mon Albert, tu es là ! Tu m’as tellement manqué si tu savais !

– Montre-moi à quel point, mon Albertine…

On riait comme deux crapules en rejoignant le lit. On s’embrassait comme si le confort décuplait notre désir. Albert était plus sensible à mes caresses que les autres fois ou peut-être j’y étais plus attentive. Albertine était gourmande des caresses de Jean-Baptiste. « Tu es belle quand tu ondules comme ça ». J’aurais voulu embrasser Albert, que Jean-Baptiste embrasse Albertine, mais ces deux-là se fichaient royalement de nos baisers, ils voulaient se retrouver au plus vite. Jean-Baptiste aurait aimé prendre son temps, me pénétrer tout doucement, comme l’autre jour, mais Albert a foncé tête baissée dans Albertine qui ne demandait pas mieux. Elle en voulait même davantage.

– Encore ! Encore ! Plus profond ! Plus vite ! Encore ! Moins vite ! Encore ! Plus fort !

Les ordres qu’intimait Albertine sortaient par ma bouche.

– Albert, Albert, dis-moi ce que tu ressens !

Albert s’est exprimé par la bouche de Jean-Baptiste.

– Je suis bien, tellement bien ! Bien au chaud ! Tu bous, Albertine ! Dis-moi pourquoi tu es si bouillante !

– C’est toi qui me fais bouillir comme ça, Albert ! Fais-moi bouillir longtemps !

– Ô, Albertine, tu es aussi humide que les doux baisers de Louise ! Je me sens si bien en toi !

– C’est parce que tu y es chez toi, Albert !

Jean-Baptiste s’est redressé, il a fait taire Albert le temps de me dire que la vue de mes seins le rendait fou de désir, le comblait de bonheur. J’ai fait taire Albertine pour demander à Jean-Baptiste de les caresser plus fort, de les malaxer de ses mains puissantes.

Mon corps ne m’appartenait plus, il se laissait aller au plaisir. Je sentais que celui de Jean-Baptiste ne lui appartenait plus, que lui aussi se laissait aller au plaisir. J’ai compris que Jean-Baptiste retenait ce grognement que j’aime tant (j’ai oublié de lui dire que je le trouve « sexy en diable »). J’ai attrapé sa nuque et j’ai collé son visage au mien. Sa bouche ouverte contre la mienne ouverte a laissé échapper son grognement de plaisir qui s’est répandu dans mon corps, s’est dissout dans mon ventre et comme les vagues vont et viennent, mon râle de plaisir est remonté du plus profond de moi et s’est répandu dans le corps de Jean-Baptiste.

Nous étions en sueur et pleurions presque tant nous étions heureux. Nous aurions aimé passer toute la nuit dans les bras l’un de l’autre, mais il était l’heure pour Jean-Baptiste de s’en retourner à son cagibi. « Ne fais pas de bêtises en mon absence ». Il m’a embrassée et je me suis dit que la nuit serait bien longue loin de lui. Je me souviens l’avoir regardé refermer la porte de la chambre et je me suis endormie. Sans m’en rendre compte. En laissant la lumière allumée.

– Albertine, tu dors encore ? C’est moi, Albert

– Albert ? C’est toi ? Rentre un peu que je vois si tu dis vrai…

Le corps de Jean-Baptiste avait la fraîcheur du dehors. Je l’aimais autant qu’il aimait la chaleur de ma peau. « Viens te réchauffer contre moi. Non ! Laisse Albert dans Albertine ! » C’était la première fois où nous ne le faisions pas face à face, mais c’était très agréable. J’aimerais être réveillée de cette façon tous les jours de ma vie. Jean-Baptiste m’a promis d’exaucer ce vœu dès que nous serons mariés. « Si tu veux bien m’épouser ». Je lui ai dit que j’aime bien m’entraîner à dire « Madame Louise Touré ». Nous avons fait l’amour en nous entraînant « Louise Touré. Louise Touré. Louise Touré ». J’ai senti mes papillons rejoindre ses hirondelles dans mon bas-ventre, ma voix a déraillé quand j’ai prononcé « Jean-Baptiste et Louise Touré », la sienne était vibrante quand il a répondu « Louise et Jean-Baptiste Touré ».

Jeudi 26 octobre 2020