Le cahier à fermoir – Mercredi 28 février 1945

Je n’osais pas écrire sur ce beau cahier que m’a offert Jean-Baptiste et puis, je n’ai pas eu trop le temps avec tout ce qui est arrivé depuis ce 23 décembre. Je sais que je ne pourrai jamais oublier, mais j’ai décidé de faire le résumé de cette fin d’année 44 et du début de 45.

Tout le monde a été abasourdi du sursaut de la Wehrmacht dans les Ardennes. On craignait tous que janvier 45 soit une réédition de juin 40. Tout le monde a été abasourdi, mais j’ai pensé aux mots de la mère Mougin « Tant que l’ennemi n’a pas déposé les armes, il reste dangereux ». Quand je les lui ai rappelés, que j’ai loué sa clairvoyance, elle a presque souri et le regard qu’elle a posé sur moi était plein de tendresse. Quelques semaines plus tard, j’allais quitter ma place et la maison, je n’avais donc aucun intérêt à la flatter, c’est sans doute pourquoi elle en a été touchée.

Finalement, il y a eu plus de peur que de mal (en tout cas à Paris), une fois la menace éloignée, l’année 1945 a pu débuter sous les meilleurs auspices. Sauf que le rationnement est presque pire que sous l’Occupation. Je n’aurais jamais imaginé que le marché noir serait aussi florissant une fois les Boches expulsés de chez nous. Il y a pire que les profiteurs de guerre, ce sont les profiteurs de paix ! Et les autorités s’en moquent comme d’une guigne. Je suis révoltée de savoir tant de familles grelotter chez elles alors que d’autres s’enrichissent avec le trafic de charbon. Sans parler de la nourriture !

Je ne voulais pas débuter ce journal avec des mots pleins de tristesse et de mélancolie, mais il faut bien que je te raconte ce qui nous est arrivé. Je ne sais pas trop par où commencer, alors je m’excuse par avance si c’est un peu embrouillé.

J’aimais beaucoup l’infirmière Suzanne, j’avais tellement confiance en elle que j’ai renoncé à ma place et au logement que m’offrait ma situation de domestique. J’aurais dû commencer l’école d’infirmière début de février, mais tout a été de travers. Petit à petit, le vernis s’est craquelé et a dévoilé le vrai visage de l’infirmière Suzanne. Début janvier, j’étais très fatiguée, il me suffisait de m’asseoir, de fermer un instant les paupières et le sommeil s’emparait de moi. Au poste de secours, elle me houspillait, me demandait d’être plus énergique. Je n’étais qu’une bénévole et elle semblait oublier que mon travail dévorait une bonne partie de mon énergie ! Et ce froid, cette faim…! L’infirmière Suzanne était de moins en moins sympathique.

Et puis, un jour Marcelle a tambouriné à la fenêtre, elle semblait affolée. C’était un dimanche matin, j’aidais en cuisine. La mère Mougin a deviné avant moi l’urgence de la situation. Elle connaissait Marcelle de vue, elle savait que nous sommes amies, mais elle a tout de suite compris que ce n’était pas un alibi pour tirer au flanc. « Vas-y, je me débrouillerai toute seule, ton amie a besoin de toi » (elle était dans un bon jour).

J’ai enfilé mon manteau et j’ai rejoint Marcelle sur le trottoir. C’est là que j’ai remarqué son visage en larmes, décomposé par la peur. Elle a hoqueté « Henriette a fait une connerie, elle est à l’hôpital entre la vie et la mort. » J’étais sidérée. Une connerie ? Pourtant, tout semblait aller pour le mieux avec son Maurice ? On s’était vues toutes les trois dans la semaine, Henriette était resplendissante. Ce que nous ignorions c’est qu’elle était enceinte. Pour ne pas perdre son Maurice, elle a voulu faire passer le gamin, la faiseuse d’anges a raté son coup et Henriette a fait une hémorragie. Il s’en est fallu de peu qu’elle y reste, c’est Maurice qui l’a trouvée inconsciente, baignant dans son sang. Il l’a amenée à l’hôpital et s’est débrouillé pour prévenir Marcelle.

– Tu sais ce que je pense des bonshommes, mais là, je dois reconnaître qu’il m’a épatée ! C’est un homme bien, ce Maurice.

Quand nous sommes arrivées à l’hôpital, Henriette avait encore besoin de sang. Marcelle s’est proposée, mais elle n’a pas le même groupe sanguin. Par chance, j’avais déjà donné mon sang et je suis du même groupe qu’Henriette. Une infirmière est venue pour m’installer, elle était accompagnée de l’infirmière Suzanne qui m’a reconnue. Au lieu de me féliciter, elle n’avait que des reproches à la bouche à propos de « ces filles de rien qui sacrifient leur progéniture sur l’autel de la débauche ».

Mon amie était entre la vie et la mort et cette vache était en train de la juger, de l’insulter. J’ai ravalé ma colère, mais j’étais écœurée de découvrir le vrai visage de l’infirmière Suzanne. Bizarrement, c’est Marcelle, si soupe au lait, qui m’a demandé de garder mon calme. Maurice était livide, muet de stupeur et de rage contenue.

Henriette s’en est sortie, mais elle a été tellement charcutée qu’elle ne tombera sans doute plus jamais enceinte. Elle avait gardé secrète cette grossesse, même Maurice n’en savait rien. Il lui répétait « Mais pourquoi ? Pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ? » Nous, on savait bien pourquoi, il est catholique pratiquant, il a même fait le séminaire. Henriette avait peur qu’il la quitte.

La veille de sa sortie de l’hôpital, elle lui a tout expliqué. Je sais qu’à ce moment, elle aurait préféré être morte plutôt que perdre son Maurice. Elle ne s’attendait pas à sa réaction. Il l’a demandée en mariage. « Même si je ne peux plus avoir d’enfant ? » Il lui a répondu que même sans enfant, il sera un homme comblé s’il passe sa vie aux côtés d’Henriette. Mais ça, elle ne nous l’a raconté que plus tard.

La transfusion a failli mal tourner, parce qu’on était bras-à-bras à cause de l’urgence et que je suis tombée dans les pommes. Une chance, Henriette avait reçu suffisamment de sang. Je ne sais pas combien de temps je suis restée évanouie, mais à mon réveil Jean-Baptiste était à mes côtés. Il était tellement beau avec son magnifique sourire, ses mains enserrant les miennes que j’ai été à nouveau envahie par une bouffée de désir. Mais la salle était pleine de monde, sur le lit à côté du mien, Henriette somnolante semblait sourire, Marcelle rigolait clairement. « Question cachoteries, tu te poses-là, ma vache ! »

Un homme en blouse blanche s’est approché de moi (je ne sais pas s’il est infirmier ou docteur) « Il est irresponsable de donner son sang quand on est enceinte, madame ! » C’était donc ça ! Maintenant, je comprenais cette fringale permanente, ce dégoût pour ces odeurs que j’aime tant habituellement, cette fatigue incessante et (comme le dit Marcelle de façon si poétique) cette « rage du cul » persistante !

Mon bonheur aurait été total si l’infirmière Suzanne ne l’avait pas gâché en me toisant, en jetant un regard plein de mépris à Jean-Baptiste. « Être infirmière à la Croix-Rouge nécessite une rectitude morale dont tu n’es pas dotée. » C’est ainsi que mes rêves se sont fracassés et la réalité m’est apparue dans toute sa noirceur. Je ne serai jamais infirmière, j’ai renoncé à ma place de bonne (de toute façon, enceinte, je n’aurais pas pu la garder), je n’ai plus de logement. Toutes ces images me sautaient au visage. Je suis très sensible et j’ai la larme facile ces derniers temps (à cause de mon état m’a-t-on dit). J’ai éclaté en sanglots.

J’aurais été inconsolable, si je n’avais pas été entourée d’autant d’amour et d’amitié. Je me voyais déjà à la rue, mais Maurice d’une voix très douce et souriante m’a rassurée « Je vais prendre soin d’Henriette, elle habitera chez moi, je sais qu’elle t’offrira sa chambre aussi longtemps que tu en auras besoin ».

Jean-Baptiste avait dû s’absenter pour passer un coup de téléphone urgent. Quand il est revenu, il était radieux. Il agitait un petit morceau de papier (une carte de visite, en fait). Le vieux médecin que nous avons secouru le 22 décembre au soir a tenu sa promesse. Je vais être son assistante médicale !

– Mais tu lui as dit que je suis enceinte ?

— Il le savait déjà ! C’est pour cette raison qu’il était surpris à propos de ta future formation d’infirmière à la Croix-Rouge, mais s’il avait remarqué ton état, il avait aussi compris que nous l’ignorions et il a préféré se taire.

Comme je te le disais, ce début d’année me fait penser à des montagnes russes. Nous sommes partis à Avranches pour annoncer la nouvelle à maman et à papa, qui a pris Jean-Baptiste dans ses bras (malgré sa blessure qui le fait toujours souffrir) « Tu fais de moi le plus heureux des hommes, mon gars ! » Je ne saurais dire combien de bouteilles de sa cuvée spéciale ont été débouchées durant ces quelques jours, mais ma grossesse a été largement arrosée.

Ma « prise de fonctions » aura lieu dans cinq jours, en attendant je passe mes journées à papoter avec Henriette chez son Maurice, quand elle n’est pas trop fatiguée Marcelle nous rejoint dans la soirée, ensuite Jean-Baptiste vient me chercher et nous passons la nuit ou bien dans sa chambre du 15ᵉ ou bien dans la mienne du 14ᵉ !

Demandez le programme !

Voici la liste des chansons que le voisin « fou chantant » de Jean-Baptiste a interprétées ce soir-là. Pour les écouter, il vous suffira de cliquer sur le lien, elles sont au format MP3, ce qui signifie que vous n’aurez pas à passer par YouTube, Deezer ou autre pour en profiter.

Comme vous le savez déjà, tout bon récital du fou chantant de l’immeuble, commence par un petit (ou gros, c’est selon) pipi en chanson ! « Il pleut dans ma chambre » de Charles Trenet (1939)

La chanson qu’il interprète pour « Louise, si taquine » date de 1941 il s’agit de « Papa pique et maman coud » de Charles Trenet.

En revanche, celle qui met Albert au garde-à-vous était interprétée par Tino Rossi, toujours en 1941 « Ma ritournelle ».

Les chansons suivantes sont toutes de Charles Trenet.

J’ai connu de vous (1938)

Quand j’étais p’tit (1939)

L’héritage infernal (1942)

La polka du roi (1938)

Le soleil a des rayons de pluie (1942)

Pic pic pic (1940)

Un rien me fait chanter (1941)

Tout ça c’est pour nous (1941)

J’ai ta main (1938)

Mam’zelle Clio (1939)

Tout me sourit (1938)

La romance de Paris (1942)

Le carnet retrouvé – Samedi 23 décembre 1944

Quelle histoire, quelle aventure ! Mais je dois d’abord te raconter notre « réveillon anticipé ». Jean-Baptiste est arrivé, mes cadeaux étaient posés sur son lit. J’avais préparé un repas de fête avec ce que j’avais pu trouver. Finalement, le plus gros problème n’a pas été les ingrédients, mais un détail auquel je n’avais pas songé : avec son petit réchaud de rien du tout, j’étais très limitée pour la cuisson.

Le fou chantant est rentré chez lui. Après son pipi du soir, j’ai failli avoir une crise cardiaque en l’entendant annoncer tout fort « La chanson que je vais interpréter est pour Louise si taquine ». Dès les premières notes de la chanson, j’ai voulu faire les gros yeux à Jean-Baptiste (hilare) parce qu’il a parlé de la blague que je lui avais racontée (c’est Marcelle qui me l’avait apprise quand on s’est connues dans l’abri) « Soirée à Vichy : le Maréchal lit le journal et madame Pétain coud ».

Il faudra qu’on m’explique comment être en colère quand Jean-Baptiste sourit comme il le fait. J’ai voulu le punir en lui faisant croire que puisque c’était comme ça, je ne lui offrirai pas ses cadeaux. J’allais presque y parvenir quand son voisin a claironné « Il est temps de vérifier si Albert est prêt à passer à table pour offrir un festin royal à son Albertine ». J’en suis restée muette de surprise (et j’étais cramoisie aussi) ! Jean-Baptiste m’a rassurée, son voisin ignore qui sont Albert et Albertine et ce que la formule « festin royal » signifie pour eux.

Jean-Baptiste n’a pas eu le temps de m’embrasser, de me caresser, l’appétit d’Albertine pour Albert était si grand qu’il a fallu l’assouvir de toute urgence. C’était vraiment plaisant de faire l’amour au rythme des chansons, surtout quand mon cœur battait si fort, quand nos souffles étaient si puissants que je n’entendais pas la musique jouée par le gramophone et ne découvrais la chanson qu’au moment où le voisin l’entonnait.

Par moments, nous le faisions en rythme, par d’autres, nous nous arrêtions pour danser. Je dois admettre que je n’aurais jamais songé à cette méthode pour apprendre à Jean-Baptiste à danser moins guindé ! Je dois aussi admettre que j’étais troublée de voir, de sentir Albert dressé, dur, luisant de plaisir et de désir tandis que je dansais dans les bras de mon prince charmant.

Nous avons été surpris quand la semence d’Albert a inondé Albertine au beau milieu de « Tout ça c’est pour nous ». Nous étions en sueur, Jean-Baptiste m’a proposé de nous allonger sous les draps pour ne pas attraper froid.

Il a fait semblant de découvrir mes deux cadeaux et m’a tendu les siens. On peut dire qu’il m’a gâtée ! Un beau cahier, épais, relié et tout avec un petit fermoir pour « que mes secrets soient bien gardés » et surtout un magnifique stylo dont la plume toute neuve brillait de mille feux. C’est avec lui que j’écris ces mots, c’est bien plus pratique qu’un porte-plume. Je remplis le réservoir et hop ! Je peux écrire sans avoir à m’interrompre pour tremper ma plume dans l’encrier. C’est magique !

Jean-Baptiste était épaté de la chemise que je lui ai confectionnée. La soie blanche fait ressortir toute la délicate beauté de sa peau noire et la douceur de l’étoffe, si agréable sous mes mains, augmente le plaisir qu’il ressent à mes caresses. Il a ri, incrédule, en découvrant la surprise dont je te parlais hier.

– Mais qu’est-ce donc ?! Ne me dis pas que…

– C’est un chandail pour Albert.

Il m’a dit que c’était pure folie de gâcher de la laine pour cette futilité en période de restrictions. Je lui ai répondu que s’il est une période durant laquelle il est vital d’être futile, c’est bien pendant les restrictions. Vaincu, il m’a encore regardée comme si j’étais la plus savante des savantes.

J’ai insisté pour qu’Albert enfile son chandail. Jean-Baptiste riait et se tortillait comme un asticot quand j’ai passé la ceinture autour de sa taille. Il m’accusait de le chatouiller. Comme lorsque j’avais pris les mesures, Albert refusait de se tenir tranquille, il se dressait, vibrait de telle façon que j’ai bien été obligée de le déshabiller pour répondre aux supplications d’Albertine.

Tu sais à quel point j’ai faim depuis les restrictions, hé bien cette faim n’est rien en comparaison avec celle que ressent Albertine pour Albert ! Ça en deviendrait presque embarrassant si Albert n’en était pas aussi heureux. Cette faim me rend imaginative, parce que j’ai appris à ne plus avoir honte des envies d’Albertine. Jean-Baptiste m’a parlé d’un livre, « la came à sous-draps » (ou un truc comme ça), où on décrit plein de positions, mais il est sûr que nous en inventons de nouvelles à chaque fois que nous faisons l’amour.

Albert coulissait tendrement dans Albertine apaisée quand le voisin de Jean-Baptiste a annoncé « Je ne peux achever ce récital sans vous interpréter cette chanson qui fait battre nos cœurs ! » Dès que les premières notes se sont envolées de son gramophone, Albertine a exigé que j’ordonne à Jean-Baptiste « Centaure ! »

Je n’oublierai jamais le plaisir que je ressentais à chaque claque sur les fesses que Jean-Baptiste m’assenait en rythme. Je ne sais pas si je pourrai un jour ne pas rougir en pensant au plaisir qui m’a cinglée, transpercée pendant cette chanson. Il le faudra bien, pourtant puisque depuis la Libération, il n’y a pas un bal, une fête sans que « Fleur de Paris » ne soit jouée plusieurs fois !

Un autre souvenir sera lié à cette chanson. Tandis que nous étions centaure et alors que le voisin avait à peine chanté les premiers mots, les portes se sont ouvertes dans l’immeuble et des locataires ont chanté les paroles à tue-tête. À y repenser, c’était très émouvant, mais pour être honnête, sur le moment, le plaisir que nous prenions nous rendait très égoïstes, imperméables à cette communion. À la demande générale, le voisin a bissé « Fleur de Paris », puis l’a chantée une troisième fois.

Quand son tour de chant s’est achevé, Jean-Baptiste et moi sommes passés à table. J’ai eu du mal à m’asseoir parce que l’ambiance aidant, il est devenu très enthousiaste dans sa façon de me claquer le derrière. Pour se faire pardonner, il a consenti à céder à mon caprice. Du coup, Albert était bien sage et s’est laissé faire, trop fatigué pour se mettre au garde-à-vous. Jean-Baptiste semblait désappointé parce que le chandail d’Albert était trop grand et trop large. Un petit diablotin m’a suggéré de titiller les bourses d’Albert du bout des doigts.

– Comment ça, « trop grand » ?

– Crapule !

Je n’ai pas cherché à nier. Avec tout ça, mon dîner était à peine tiède, mais on s’en fichait royalement ! Nous avons passé deux heures à parler de l’avenir, de tout ce bonheur qu’il nous reste à vivre, à ce chemin que nous parcourrons ensemble et il a fallu que je rentre.

Pour ne pas prendre le risque d’être démasqués, Jean-Baptiste descend toujours avant moi et m’attend devant la grille du square. Après son départ, je compte jusqu’à cent avant de descendre les escaliers. Quand Jean-Baptiste est sorti, j’ai compté à toute vitesse, contrairement à d’habitude. À chaque étage, je jetais un coup d’œil sur le couloir et la même question me trottait dans la tête « Laquelle, lesquelles de ces portes se sont ouvertes tout à l’heure ? » J’avais le sourire aux lèvres en passant en douce devant la loge de la bignole.

En ouvrant la porte de l’immeuble, j’ai vu Jean-Baptiste s’enfuir en courant. Il s’est retourné, m’a remarquée, j’ai deviné qu’il me désignait quelque chose à terre.

Ce n’était pas une chose, mais un vieil homme salement amoché. Par chance, j’avais ma sacoche avec moi. Je me suis agenouillée à ses côtés. Je l’ai rassuré en lui expliquant que j’allais examiner ses plaies. Son visage était en sang, mais l’arcade sourcilière saigne toujours beaucoup. Par contre, son nez était cassé et je ne savais pas comment faire pour le soulager. Dans ma sacoche, je n’ai que des comprimés d’aspirine pour calmer la douleur et je sais que ça aggrave les saignements.

Je lui expliquais tout ça quand Jean-Baptiste est revenu, une sacoche à la main. « Je n’ai pas pu les rattraper, mais dans leur fuite, ils l’ont abandonnée ».

Le vieil homme est médecin, il s’est fait attaquer par deux voyous, qui lui ont dérobé sa sacoche et son portefeuille alors qu’il sortait de chez un patient. Nous lui avons demandé s’il voulait qu’on l’accompagne à l’hôpital, mais il a préféré se rendre au poste de police pour déclarer l’agression et le vol de son portefeuille. Il était venu en auto, mais il n’était plus en état de la conduire. Jean-Baptiste s’est proposé.

Si madame Mougin avait caché la clé, je savais où elle serait, mais j’avais peur qu’elle croie que je passais une deuxième nuit chez Henriette et de me retrouver à la porte. Nous étions convenus que Jean-Baptiste m’accompagnerait jusque devant la maison et que je dormirais chez lui si la clé n’était pas à sa place. Avec tout ça, notre plan tombait à l’eau. Une chance, il s’en est souvenu et il a demandé au docteur l’autorisation de faire un détour. Ce qu’il a accepté de bon gré.

Dans l’auto, il m’a demandé où j’exerçais. Toute fière qu’il m’ait prise pour une infirmière, je lui ai expliqué ma condition et son changement à venir dès le mois de février. Incrédule, il m’a regardée. « Une école de la Croix-Rouge ? Vraiment ? Dans… » Il n’a pas fini sa phrase. Avant que je descende, il a ouvert sa boîte à gants et m’a tendu sa carte. « Si jamais vous cherchiez une place, sachez que je vous emploierais volontiers en qualité d’assistante ».

La clé était bien là où je le pensais. Je me suis retournée et j’ai fait de grands signes de la main à Jean-Baptiste et son passager.