Instantané – Dialogue volé

 

– Tamponne-moi !

– Où ? Ici ?

– Non ! Là !

J’étais  entrée dans la cour de cet immeuble, j’ai toujours aimé ces vieux bâtiments, la façade un peu austère qui donne sur la rue, puis une cour voire un jardin dans les quartiers plus cossus, enfin, donnant sur cour l’autre bâtiment. Je sais qu’à l’époque de leur construction, le bâtiment donnant sur la rue était réservé aux plus riches, les plus pauvres logeant dans celui « sur cour ». Maintenant, c’est l’inverse, parce que le silence a plus de valeur que la lumière depuis que la fée électricité est passée par là.

Une fenêtre doit être ouverte, je la cherche des yeux. D’où viennent ces voix ? Ce dialogue entre rire et érotisme m’excite étrangement. Je suis venue pour expertiser quelques meubles, un vieil homme est mort et ses héritiers voudraient savoir si l’héritage vaut le coup avant de l’accepter.

Cet aspect charognard de mon métier me laisse souvent un goût amer, mais il arrive parfois que je tombe sur des livres, sur des papiers cachés dans des tiroirs secrets et là… le défunt reprend vie, redevient plus ou moins jeune. Je les lis, les mémorise avant d’en parler aux héritiers et toujours cette constatation qui a cessé de me surprendre, plus les héritiers sont jeunes, plus ils me demandent de garder, de me débarrasser voire de détruire ces documents qu’ils qualifient de « compromettants », a contrario, les plus âgés, les presque vieillards ont un sourire indulgent qui va de « ça ne m’étonne pas » à « quand je pense qu’il, qu’elle m’obligeait à aller à confesse plusieurs fois par an ! »

– Allez ! Tamponne-moi !

– Mais ça va déborder ! Comme ça, ça ne tiendra pas au fond !

– On s’en fout !Tamponne-moi là, maintenant !

Sont-ce les lettres que j’ai lues cette nuit qui me rendent d’humeur grivoise ? Suis-je plus sensible au double-sens de ce dialogue parce que je sais désormais que cette vieille bigote, à l’allure austère dont les portraits sans aucun sourire, sans aucun éclat ornaient un appartement terne, riait sur certains clichés que j’ai trouvés dans un coffret dissimulé tout au fond d’un tiroir secret d’une lourde armoire ?

Ces photos d’orgies familiales, avec des commentaires succincts sur « l’outil de belle taille du cousin Roger ». Je sais également que le tonton Maurice l’a « enculée de belle manière ». J’ai souri en remarquant l’emploi répété de l’adjectif « belle » ou « beau » quand elle voulait marquer son enthousiasme. Les derniers clichés m’avaient mise plus mal à l’aise, c’est la première fois où je suis confrontée de visu à la sexualité de vieillards, aux chairs flasques et usées, un côté révulsant, écœurant. Comme si la jeunesse enfuie effaçait la sensualité.

J’ai repris les premiers clichés et les ai classés par ordre chronologique, alors j’ai compris, j’ai accepté de voir vieillir ces corps, ces visages, je me suis focalisée sur les regards, sur les soupirs qu’il me semblait percevoir et j’ai fini par envier ce bonheur purement charnel, cette complicité, toutes ces années, la famille qui s’agrandit…

J’ai même été excitée par cette série, où elle précisait « Messieurs, le parrain sera celui qui me fera le plus jouir ! » après avoir lu ces mots, je remarquai l’évidence, elle était enceinte d’au moins six mois et je ne l’avais pas vu avant ! J’ai compté les hommes sur les différents clichés, pas moins de sept ! Sept hommes et quatre femmes, en comptant celui qui prenait les clichés, car je suis certaine que le photographe faisait partie des convives, ça laisse un choix presque infini de combinaisons…

Même enceinte, elle se livrait comme ça… ! La curiosité a été plus forte que tout, j’ai cherché dans les papiers, les clichés dataient de novembre 1935. Un coup d’œil sur le livret de famille, janvier 1936 naissance d’un petit Marcel. J’ai souri, continué l’expertise d’autres meubles, puis je suis retournée dans la salle à manger, ai cherché frénétiquement l’acte de baptême… j’ai souri en le lisant… Sacré Léon !

Léon au sourire goguenard, aux caleçons longs toujours aux chevilles, tire-bouchonnés, « Les couilles à Léon » une série de photos, un peu plus récentes, des années 50, où elles font l’objet de toutes les attentions de ces dames « Jolis pendants d’oreilles » « En médaillon » « Quelle belle montre ! » « La Légion d’Honneur » « À mon tour ! » sur ce dernier cliché, trois femmes agenouillées ouvrant la bouche, tendant la langue et les couilles à Léon bien visibles, bien pendantes, son sexe dressé et toujours ce sourire goguenard.

Comment s’appelaient ces femmes ? Qui étaient-elles les unes par rapport aux autres ?

– Vas-y ! Tamponne-moi !

– Hmmm… c’est bon quand je suis tout au fond… ! Tu le sens comme c’est bon ?

Je lève les yeux et croise le regard de cette jeune femme, la trentaine, son complice ne me voit pas, elle jouit de savoir que je la regarde, elle me sourit, je lui rends son sourire. J’entre précipitamment dans l’appartement dont je dois expertiser les meubles. Je m’allonge en travers du lit et sans même ôter mon pantalon, juste en le baissant à mi-cuisse, la main sous ma culotte, je me masturbe frénétiquement, au rythme des cris de plaisir de cette jeune femme en train de se faire tamponner accoudée à sa fenêtre ouverte.

En même temps que je jouis, ma décision prend forme. Dès mon retour à la maison, j’entreprendrai des recherches pour identifier tous les personnages de ces clichés, parce qu’une question me taraude, qui est Roberte, la marraine de Marcel ? Je ne connais d’elle que son corps à vingt ans, à trente ans et surtout à plus de soixante, ce dernier cliché où ces deux vieilles femmes exhibent leur sexe ouvert, leurs seins flasques à l’objectif concupiscent, mais où malgré tout subsiste la magie d’un amour non feint.

Une pensée « émue » à mes lecteurs… enfin, à mes lecteurs poilus !

Plaisir de lire, joie de s’émouvoir

Je me perdais dans les mots, je me perdais dans les phrases. Pourquoi la version livresque, l’originale, celle de Victor Hugo, pourquoi ce « Notre-Dame de Paris » me tombait des mains, alors que j’avais tant aimé le dessin animé, la comédie musicale ?

Assise sur un parapet, en contrebas de la cathédrale, je tournais négligemment les pages d’un doigt las, espérant qu’une phrase accroche mon regard et me donne envie de plonger dans le roman.

La lecture t’ennuie ?

Surprise, je levai les yeux vers cet homme à la voix douce et vibrante.

Je n’y trouve pas la magie à laquelle je m’attendais…

Tu veux de la magie ? Alors ferme les yeux, écoute ma voix et laisse-toi transporter… Sens-tu le vent fouetter ton visage ?

J’avais fermé les yeux, concentrée, je voulais le sentir, je le voulais de toutes mes forces…

Oui… Je sens un souffle chaud caresser mes joues…

Tourne-toi… N’ouvre pas les yeux ! Tourne-toi jusqu’à sentir, non pas un souffle chaud caresser tes joues, mais un vent froid, cinglant comme la bise…

Je me tournai, tendis mon visage vers le ciel et sentis la première gifle de ce vent glacial en cet été caniculaire.

Maintenant… je le sens…

Oui… Je l’ai vu… Respire ! Respire à pleins poumons l’air de Paris ! Imprègne-toi de toutes ses odeurs, y compris de celles de la Seine…

J’avais envie de me laisser guider par la voix de cet homme, par ses mots. J’inspirai de toutes mes forces et attendis, devinant que la magie allait opérer. Qu’il ne tenait qu’à moi qu’elle opérât…

Un picotement agaça mes narines, une odeur aigre, désagréable, puis une autre, plus lourde, mais non moins désagréable….

Des bourdonnements, un brouhaha assourdi, comme si mes oreilles étaient pleines de ouate…

Des fourmillements le long de mes jambes, au bout de mes doigts…

La sensation d’être bousculée par une foule qui ne me percevait pas…

J’éprouvais un certain malaise qu’atténuaient les emballements excités de mon cœur.

Et ce vent ! Cette bise qui faisait voler mes cheveux, qui me cinglait le visage…

Envolons-nous ensemble… ne crains pas le vertige, tu n’en souffriras pas !

Je me sentis arrachée du parapet, un arrachement tout en douceur, un arrachement libérateur.

Comme les pièces d’un puzzle, mes vêtements tombaient en lambeaux, dévoilant ma peau au fur et à mesure de cet envol, de cette ascension vers l’inconnu.

Je n’entendais plus la voix de cet homme, mais il me parlait avec les modulations de son souffle.

Je sentais la chaleur de son corps, son bras enlaçant ma taille, son torse contre mon dos, ses cuisses contre les miennes…

Le choc d’un atterrissage brutal.

La pierre tiède sous mes pieds… cette sensation que rien de néfaste ne pouvait m’arriver.

Que ressens-tu ?

Le vent me gifle… il est froid… Il me semble entendre croasser des corbeaux… les entendre voler… tournoyer autour de nous… La pierre est douce et tiède sous mes pieds… J’ai envie de tes caresses… que tes mains… que ta bouche… que ton corps réchauffe le mien… J’ai envie que tu me fasses l’amour comme dans un rêve… et qu’à mon réveil… je ne sache plus si c’était un rêve ou la réalité…

Sais-tu où nous sommes ?

Sur l’une des tours… Il me semble percevoir les gargouilles tout près…

Percevoir ? !

C’est comme si je les entendais gargouiller… et puis, la rumeur de la foule est moins sonore… moins bruyante… comme des vagues quand on s’éloigne du bord de mer…

Comme si un voile de pudeur s’était déchiré je prononçais des mots qui n’avaient jamais franchi mes lèvres.

Caresse-moi plus fort ! Oh oui ! Frotte-toi contre mes fesses… ! Caresse mes seins… Je sens ton désir… qui attise… mon désir… Caresse-moi plus fort… ! Mais que fais-tu ?

Je te caresse ! Ce n’est pas ce que tu veux ?

Je veux tes doigts, ton sexe… et tes mots ! Dis-moi ce que tu fais… ce… ce que tu ressens…

Je regarde Paris vieillir un peu plus à chacune de mes caresses… J’aime sentir ta peau se réchauffer sous mes mains… J’aime l’odeur de ton corps excité… J’aime sentir la moiteur de ton sexe… tu sens ? Je viens de glisser ma queue entre tes lèvres et je me branle en te donnant du plaisir… J’aime que tu te colles à moi comme une chèvre à un bouc… Et je veux prendre mon temps…

Tes caresses sont magiques… divines… elles n’ont pas d’âge… elles sont éternelles… oui… de toute éternité… mon corps les ignorait jusqu’alors… Parle-moi de ta queue… excite-moi encore avec tes mots… qu’à la fin je ne sache plus si ce sont eux ou ce que tu me fais qui me feront jouir…

Mais encore ?

Baise-moi ! Baise-moi avec tes mots !

Ta voix est envoûtante… Elle vibre et me fait vibrer… Tu sens comme ma queue est dure désormais ? Tu sens comme j’aime me branler comme ça ? La queue entre les lèvres de ton sexe que j’étire pour qu’elles la recouvrent ? J’en fais un fourreau… en attendant l’autre… l’autre fourreau… Je le devine déjà bouillant… humide… palpitant… Je veux que tu chasses toutes tes craintes… que tu ne penses qu’à cet instant… qu’à nous deux… Paris vieillit inéluctablement, je ne peux arrêter davantage le temps… à moins de cesser mes caresses… mais je ne le veux pas… pas plus que toi… J’aime comme tes seins s’offrent à la ville… J’aime ces petits cris que tu pousses… J’aime te sentir vivante contre moi… Sens-tu mes doigts ?

Oh oui ! Je les sens ! J’étouffe… j’étouffe de désir… Prends-moi ! Prends-moi comme personne ne me prendra plus jamais… Prends-moi comme tu n’as jamais pris personne avant !

La ville vieillit de ton impatience… Mais ne t’en veux pas… c’est ta fougue qui l’empêche de mourir… Je ne te prendrai pas… pas aujourd’hui… pas cette fois… Aujourd’hui… cette fois… c’est toi… toi qui viendras à moi… Sens… sens ma main sur ton ventre… je ne t’abandonne pas… Je vais caresser ta fente de mon gland et quand tu le décideras, tu te pénétreras de moi…

Je n’y arrive pas… Tu es trop loin !

Non, c’est toi qui n’ondules pas assez… sois lascive… lascive… las.. ci… ve…

Enfin, enfin je sentais son membre m’envahir ! Enfin, il était en moi ! Enfin, il était à moi ! Je vivais cet instant comme la plus belle des victoires !

Nous criions tous les deux, il me semblait que les corbeaux venaient régulièrement se poser près de nous. J’avais aussi l’impression que le vent me fouettait réellement, mettant tous mes désirs à vif… tous mes désirs dont j’avais jusque là ignoré l’existence… Je me faisais putain, je me faisais amour… Je devenais à la fois courtisane et vestale… J’avais mille ans, j’étais immortelle… Les mots coulaient de ma bouche, comme le plaisir suintait de tous mes pores, de tous mes orifices… Plus ses caresses étaient bouillantes, plus son corps semblait froid…

Il me disait que je me trompais, que son corps était bouillant comme la vie qui coulait dans mes veines, comme le feu que mon plaisir faisait naître en lui… Il me parlait d’amour comme on parle dans les rêves… sans raison… sans logique… dans le chaos de nos cellules…

Je jouis avec la certitude que c’était la première fois. Je jouis cent fois, je jouis mille fois entre ses bras. Mon corps était pris en tenailles entre l’envie qu’il jouisse enfin et la crainte que ce ne soit la fin de cet incroyable voyage .

La ville aura bientôt ton âge… elle sera bientôt de retour dans ton époque… Il va me falloir te redéposer sur le parapet… Reviens… Reviens me voir, ma beauté, mon amour, mon éternelle, ma fugace… !

Dans un même mouvement, dans une même sensation, je le sentis jouir au plus profond de moi et je sentis le vent devenir de plus en plus chaud… Cohérent avec la canicule qui régnait sur Paris… Les corbeaux ne croassaient plus autour de nous, je ne les sentais plus voler… Il me remercia, me redit son amour…

Comme il le souhaitait, je gardai les yeux clos… Je me sentis tomber au ralenti… engoncée dans ma robe devenue désagréable sur ma peau… Je sentis mes fesses se poser doucement sur le parapet.

J’ouvris les yeux. L’inconnu avait disparu… Je cherchai un signe, un souvenir de ce que j’avais vécu. Mais rien… J’aurais aimé qu’une plume de corbeau s’échappât de mon livre, mais rien. Rien de rien.

Avant de le refermer et de rentrer chez moi, une phrase accrocha mon regard « L’Égypte l’eût pris pour le dieu de ce temple, le moyen-âge l’en croyait le démon, il en était l’âme. »

Je fermai le roman, souris et adressai un salut à la cathédrale d’un geste ample de la main, certaine qu’il le remarquerait.