À la Saint-Sylvestre

La soirée du 31 décembre battait son plein. À l’issue de la séance de la Confrérie du Bouton d’Or, Jimmy et moi nous étions esquivés pour aller rejoindre nos amis irlandais dans la salle des spectacles où les gamins leur avaient offert une représentation exceptionnelle. Hasard du timing, elle venait de s’achever. Jimmy m’avait demandé de le suivre et de lui faire confiance. Il s’est précipité vers Betsy, l’air furibard.

– Je ne te félicite pas ! Je te présente Joseph et par ta faute, on va devoir se passer de lui !

Betsy écarquillait les yeux, cherchant à s’en expliquer.

– S’il n’y avait que ça, Jimmy… s’il n’y avait que ça… non seulement, il retourne en Irlande, mais à cause de cette… Betsy, notre Joseph est heureux comme je ne l’avais jamais connu heureux !

– Tu as bien raison, Princesse, on doit aussi lui reprocher ça, à Betsy !

– Vous m’avez fait peur, j’ai cru que…

– Non, non, non ! C’est pas fini, Betsy ! Notre Joseph, mon ami Joseph, mon ami depuis… tu n’étais même pas née qu’on était déjà amis, lui et moi… Mon ami est amoureux !

– Tu as raison, Jimmy, c’est impardonnable ! Il va falloir lui trouver une sanction à la hauteur de sa faute !

Betsy entra dans notre jeu. Elle mit ses mains sur ses joues, écarquilla davantage ses yeux et ouvrit une bouche en cœur.

– Oh, je vous en prie, ne soyez pas trop sévères… c’est la Saint-Sylvestre

– Si elle n’a pas vraiment raison, elle n’a pas tout à fait tort non plus… Quelle sanction proposes-tu, Jimmy ?

– Ça mériterait un tour de manège sur la scène, mais je vais être magnanime… Saint-Sylvestre oblige…* Une soirée hush te semblerait convenir ?

– Je devrais me taire ?

Jimmy éclata d’un rire sardonique.

– On a parlé de sanction, ma chère !

– Toute une soirée hush, je ne suis pas certaine que Betsy la supporte, moi, je ne le pourrais pas… En revanche, une soirée luxuriante…**

Betsy comprit soudain ce dont nous parlions. Elle pouffa, comme une gamine admise dans le club des grands.

– Et qui sera aux commandes ? Odette ? Jimmy ?

J’aurais bien aimé être celle qui la ferait vibrer à distance et à mon gré, seulement, Linus qui s’était approché en entendant le mot sanction, me souffla à l’oreille qu’on était en compte lui et moi et que je lui en devais une. Je le suivis donc pour savoir à quelle sauce j’allais être mangée.

Linus préférait s’isoler avec moi, il semblait quelque peu fébrile. Je lui proposai d’aller dans le bureau de Jimmy. Il me suivit. Une fois arrivés, il me demanda d’une voix qui trahissait une certaine émotion Tu es sûre que personne n’entrera à l’improviste ? Je pris un post-it, écrivis dessus Ne pas déranger. Sanction en cours en français et en anglais. Pour être certaine qu’il ne se décolle pas, je le punaisai sur la porte avant de la refermer.

– Oui. Maintenant, j’en suis sûre !

Linus semblait tout à la fois très excité et impatient, mais malgré tout intimidé et gêné à l’idée de m’annoncer ce qu’il avait prévu.

– Dans mon esprit, ce n’était pas une sanction, plutôt un défi

– Va pour le défi, alors !

Il sortit un petit sachet de sa poche et me le tendit.

– Tu sais ce que c’est ?

J’avais bien une idée, mais pour m’en assurer, je mouillai le bout de mon index et touchai le petit caillou.

– De la pierre d’alun ?

Linus semblait éviter mon regard, je fus surprise de le voir rougir. Je connaissais assez la personne pour savoir qu’il n’en avait pas besoin, ce que je lui fis remarquer. Surtout, si je connaissais la théorie, j’ignorais tout de sa pratique. Fallait-il l’utiliser en poudre ou l’insérer telle qu’elle ? Je lui fis part de mon questionnement et nous convînmes qu’en un seul morceau serait sans doute la meilleure façon. Nous riions comme deux idiots en imaginant les pires scénarios catastrophes, c’était aussi un moyen d’exorciser nos craintes. Paradoxalement, c’est ce qui nous permit d’entreprendre ce défi avec une relative sérénité… et beaucoup d’excitation.

– À quoi tu penses, Odette ?

– Tes cheveux ont vachement repoussé depuis novembre. Je me demande quel goût auront tes baisers.

– Tu crois qu’il y a un rapport entre les deux ?!

– Non, mais tu m’as demandé à quoi je pensais. Voilà, je pensais que tes cheveux ont vachement repoussé et au goût de tes baisers.

– Je fume trop, c’est ça ?

– Sans doute, mais ça n’a rien à voir. Quand nous nous embrassons, c’est… c’est comme le début d’un voyage. Et le goût de tes baisers me donne un aperçu de la destination.

Nous nous embrassâmes. Son baiser était rugueux comme le désir qu’il m’inspirait. Linus dit du mien qu’il était lascif et fougueux. Il me demanda quelle destination j’avais perçue et s’étonna de mon éclat de rire.

– Gif-sur-Yvette ! Je crois bien qu’Émilie et Lucas ont pillé mon bar !

– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

– Quand j’ai pendu la crémaillère de mon appartement de Gif-sur-Yvette, une de mes ex-collègues m’a offert « une bonne bouteille de Calvados », pensant me faire plaisir puisque ma mère était normande. Hélas, son Calvados était imbuvable. J’aurais pu vider la bouteille dans l’évier, mais je ne sais pas jeter. Alors, j’ai adapté une vieille recette et en ai fait cette liqueur dont je reconnaîtrais le goût, même enrhumée !

– Je l’ai trouvé très bon cet alcool…

– Embrasse-moi encore, que je découvre à quel point !

Il m’embrassait. Je l’embrassais. Nos langues, nos salives se mélangeaient, j’en oubliais la destination, le voyage. Mon cœur battait à tout rompre. Je le faisais battre plus fort en sentant son corps sous mes doigts. Nous étions encore habillés et prolongions ce moment. Nous nous délections de sa suavité. J’étais si excitée par le goût de ses baisers, par son souffle animal, que mes sens étaient exacerbés. Je parvenais à sentir ses frissons d’excitation par-dessus son tee-shirt. Ses mains couraient sur ma robe et j’espérais qu’il ressente la mienne.

Nos caresses d’abord légères se faisaient plus appuyées, les pressions de ses mains répondaient aux miennes. À moins que ce ne fût l’inverse. Je pouvais deviner la puissance de son érection, mais je retardais le moment où je sentirai son sexe dans la paume de ma main. Enfin, je perçus le goût âpre du tabac et en un claquement de doigts, nous nous retrouvâmes nus.

Linus me tendit le petit morceau de pierre d’alun, mais je lui demandai de me l’introduire. Ses doigts allaient et venaient en moi. Je croyais qu’il cherchait à bien en tapisser les parois de mon vagin. Il me détrompa en souriant. Il avait oublié ce qu’il était en train de me faire parce qu’il admirait mon pubis. Jim a raison, White Pussy te va à ravir. Même absent, sans connaître l’anglais, Marcel était en passe de convertir tout mon entourage ! Mais sur le moment, je n’y pensais pas. Je regardais, fascinée, le sexe massif, trapu de Linus et l’envie de le sentir au plus profond de moi croissait au rythme de ses caresses.

Il me pénétra très vite, car je craignais que les parois de mon vagin ne se resserrent trop tôt et je ne voulais pas que sa pénétration soit désagréable voire douloureuse. Notre déception fut à la hauteur de nos espérances. Il n’y avait aucune différence. Heureusement, nos corps s’accordaient si bien, que nous prenions autant de plaisir que les autres fois.

Nous étions en train de nous embrasser quand j’ouvris les yeux. Incrédule. Linus les avait déjà ouverts. Bon sang, que son sourire me transportait !

– Tu… tu sens ? Tu… tu as remarqué ?

Bien sûr que j’avais remarqué ! Il aurait fallu que je sois bien distraite pour ne pas remarquer ! Comment décrire cette sensation ? Je parvenais à sentir la texture de son préservatif et avec une précision incroyable, celle de la peau de son sexe. Il me semblait qu’il avait triplé de volume. Inquiète, entre deux gémissements de plaisir, je lui demandai si ce n’était pas trop inconfortable pour lui. Son éclat de rire aurait pu me faire jouir et sa voix… sa voix magnétique…

– Inconfortable ?! Certainement pas ! Putain, c’est tellement bon ! C’est… magique !

D’une pression sur ses reins, je l’incitai à ralentir. Je sentis mes ongles s’enfoncer dans sa peau. Stop ! Ne jouis pas trop vite ! Profitons-en encore ! Le sourire de Linus resplendissait jusque dans son regard. Il ferma les yeux. Respira longuement, profondément. Il ouvrit les paupières lentement, comme si ça lui demandait un effort surhumain. J’avais l’impression de voir battre son cœur. Je te sens jouir, Odette ! C’est difficile… de résister… Il reprit ses va-et-vient. Il me semblait que les parois de mon vagin se resserraient encore. Je suis bien en toi, Odette… Je m’y sens si bien…

Il avait presque cessé de bouger. Je sentis les pétillements de son sperme affluant vers son gland. Nos sourires se répondaient. J’eus soudain la sensation que nos corps fusionnaient réellement. Que nous devenions un. Sa bouche plongea vers la mienne. Nous criâmes. Mon cri résonna dans sa bouche, le sien vibra dans la mienne, déclenchant des frissons dans mes reins. Je sentis ses doigts pincer mon mamelon gauche. Je criai encore.

Linus avait le sourire contrit. Je crois que je ne peux plus sortir, honey ! Un fou-rire s’empara de nous. C’était l’un des scénarios catastrophe que nous avions envisagés. Pour que le sexe soit safe, il est impératif que l’homme se retire, en maintenant fermement le préservatif à la base de son sexe, pendant l’éjaculation. J’avais passé l’essentiel de ma carrière à asséner cette recommandation et voilà que je me trouvais dans l’impossibilité de l’appliquer ! J’en étais plus amusée qu’angoissée parce que Linus m’affirmait qu’il avait fait des tests en décembre, qu’ils étaient négatifs et qu’il pourrait m’en apporter la preuve dès qu’il aurait accès à ses bagages.

– Le plus simple serait d’attendre que tu débandes tout à fait…

– Que je débande ?! Comment veux-tu que je débande ? Je suis au Paradis, honey ! Ma bite est au Paradis !

Son rire désolé déclencha le mien et soudain, je sentis une onde de plaisir m’envahir, me traverser, me faire chavirer. Linus retrouva toute sa vigueur. Il fit semblant de me reprocher de vouloir sa mort et m’embrassa comme il sait si bien le faire.

Quand nous sortîmes du bureau et que nous rejoignîmes la réception, les gamins avaient disparu. Ils fêtaient la nouvelle année dans une dépendance du mas et une orgie se déroulait dans la salle des spectacles. Jimmy, assis dans un fauteuil, se branlait en regardant vibrer Betsy. En m’approchant de lui, je constatai qu’il s’amusait avec une autre femme. Je cherchai à deviner laquelle quand il me remarqua. C’est la fête, Princesse, on a bien le droit de s’amuser un peu ! J’entendis Sylvie pousser un petit cri. C’était donc elle ! Jimmy m’invita à m’asseoir sur ses genoux et me demanda la raison de mon air chafouin.

– Depuis nos retrouvailles, tu m’offres un orgasme au passage du Nouvel-An… et là… j’arrive trop tard…

Il me fit une pichenette sur le nez.

– Trop tard ?! Mais tout dépend du fuseau horaire, ma Princesse d’amour ! Sur lequel veux-tu te caler ?

Je regardai mon bracelet, jouai avec ses breloques. Vancouver ! Jimmy m’embrassa, me tendit les deux smartphones. Choisis celui que tu veux ! J’en pris un au hasard, sans y prêter attention, parce que je venais de voir, près du buffet, Linus se servir un verre, le lever en ma direction et me gratifier d’un clin d’œil appuyé.

*Et accessoirement, le fait que ledit manège se trouvait à Belfast !

**La conversation est en anglais, Jimmy et Odette jouent sur l’ambiguïté de leurs propos Hush peut se traduire par silence, mais en l’occurrence, il s’agit d’un plug anal connecté. Luxuriance se traduit en anglais par Lush, il s’agit d’un œuf vaginal connecté.

Le récit de Joseph

Joseph le Sage prit la parole et nous expliqua comment ce séjour qui ne devait durer qu’une à deux semaines avait en fin de compte bouleversé sa vie.

– Je devais loger chez Aunt Molly, qui n’est pas la tante de Betsy, mais une cousine de sa mère. Molly avait été une jeune fille pétulante, bavarde et rieuse. Elle était fiancée à un jeune homme dont elle était éperdument amoureuse, comme on peut l’être à dix-huit ans. Le dimanche précédant la noce, alors qu’il était en chemin pour lui rendre visite et déjeuner avec sa famille, il reçut une balle qui ne lui était pas destinée et perdit la vie à quelques pas de chez elle. Molly ne s’en est jamais remise. Elle vit recluse dans cette petite maison, tremblant à l’idée d’en sortir, emprisonnée dans la gangue tragique du désespoir. Elle vit de quelques travaux de couture et tricote des pulls que la mère de Betsy vend ici et là. Mais pour l’essentiel, elle survit grâce à la solidarité familiale. Le plus souvent, Betsy et sa maman lui font ses courses hebdomadaires. Molly est devenue une femme peu avenante, s’exprimant la plupart du temps par gestes et quelques mots qu’elle semble cracher plus que prononcer. Aunt Molly ne pouvait pas refuser de leur rendre ce service, d’autant -et j’avais été inflexible sur ce point- que je paierai une pension. Elle ne dit pas plus de dix mots par jour et souvent moins ? La belle affaire ! Je ne parle pas l’anglais ! Je ne logerai chez elle que pour quelques jours, n’y faisant que dîner et dormir.

Je passais l’essentiel de mes journées à transmettre mes connaissances et mon savoir-faire à Betsy, toujours à la recherche d’un emploi. Un certain jeudi, alors que je revenais de l’atelier, que Princesse et Prof connaissent si bien, Molly m’ouvrit la porte. Elle se figea et s’enfuit dans la cuisine en pleurant. Je l’y rejoignis, ne comprenant pas la raison de ses larmes. L’avais-je offensée d’une quelconque manière ? Avais-je réveillé d’affreux cauchemars ? Nous ne nous comprenions pas, je pressentais néanmoins que demander l’assistance de Betsy serait une mauvaise idée.

Elle prit un bloc de papier et dessina son tourment. Elle avait voulu m’accueillir avec un grand sourire, mais n’était parvenue qu’à grimacer. Après des décennies sans en ressentir le besoin, les muscles de son visage ne savaient plus comment faire. Je dessinai ma réponse, j’avais vu son sourire dans l’éclat de ses yeux.

Je la pris dans mes bras, la consolai et séchai ses larmes en lui baisant les cheveux. Ses pleurs redoublèrent. Pour les arrêter, je caressai ses joues. Elle ouvrit les yeux, me regarda, étonnée de la douceur de mes gestes. J’avais une folle envie de l’embrasser, mais je craignais que ce ne fût pas réciproque. Nous restâmes ainsi de longues minutes avant que la soirée ne se poursuive, identique à la précédente, à la différence près que nous « parlâmes » à l’aide de dessins et du dictionnaire que j’avais glissé dans mes bagages.

Nous nous souhaitâmes la bonne nuit et rejoignîmes chacun notre chambre. Je l’entendis fermer la porte de la sienne, j’allais faire de même avec la mienne quand un lutin ou je ne sais quel elfe m’incita à la laisser ouverte. Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que je la vis, un coffret à la main, sur le pas de ma porte. « Joseph ? » Je me levai et l’invitai à entrer. Elle me fit comprendre qu’elle avait besoin de mon aide pour attacher ce joli collier avant de se mettre au lit. Jamais prétexte ne fut aussi ridicule. Je crois que c’est ce qui m’émut le plus. Ses yeux me souriaient et défroissaient son front habituellement plissé. Je n’étais pas plus dupe de sa ruse qu’elle ne le fut de mes doigts malhabiles qui s’égaraient sur sa nuque sans parvenir à trouver le mécanisme du fermoir.

Ses yeux plongeaient dans les miens qui plongeaient dans les siens. Sa bouche appelait mes baisers et je ne pus résister à cet appel. Molly avait l’air affolé d’une petite souris s’apercevant qu’elle vient de se blottir entre les pattes d’un chat gourmand. Elle s’échappa de mes bras pour s’y précipiter aussitôt.

Elle cherchait quelque chose du regard, paniquée de ne pas le trouver. Elle me mima un livre dont on tourne les pages. Je sortis du tiroir de mon bureau mon petit dictionnaire et son visage s’éclaira. Elle avait presque réussi à sourire. Nous nous assîmes côte à côte sur mon lit et conversâmes ainsi. Un bloc de papier pour lui permettre d’écrire et de dessiner ce qu’elle tenait tant à me confesser. Molly a tué son fiancé. Le choc de sa disparition l’avait rendue mutique, mais une fois passé, elle se persuada de taire sa culpabilité. Le plus simple avait été de ne plus dire un mot, de ne plus sortir et de vivre en pénitence jusqu’à la fin de ses jours, pour expier sa faute, sa très grande faute.

Je ne comprenais pas. N’était-elle pas chez elle quand son fiancé était mort ? Ses yeux se sont ternis, plus aucun éclat ne les animait. Le silence était en train de gagner le combat. Je pressai sa main et l’enjoignis à me répondre. Molly était bien chez elle, mais son fiancé ne s’y rendait pas. Il en sortait parce qu’ils y avaient passé la nuit ensemble. Il avait fait le tour du pâté de maison pour donner le change et faire semblant d’arriver de chez lui. S’ils n’avaient pas contrevenu à la loi de Dieu, s’ils n’avaient pas péché avant la cérémonie, il n’aurait pas été tué. Ce raisonnement faisait d’elle l’unique coupable. Pour la première fois, elle avait ressenti le besoin de s’en confesser.

J’eus beaucoup de mal à lui faire admettre que l’unique coupable était celui qui avait tenu l’arme et s’en était servi. Mais elle avait tant pris l’habitude de vivre avec cette culpabilité que son âme regimbait à l’idée de s’en libérer. Si Dieu avait décidé de les punir ainsi, c’était bien la preuve que leur péché était capital. Son dieu d’Amour l’avait donc châtiée d’avoir trop aimé ? En faisant semblant de ne pas comprendre cette logique, je lui fis prendre conscience de son absurdité.

Molly caressait mon dessin du bout de l’index, redessinant encore et encore le contour du cœur. J’entrelaçai mes doigts aux siens et la laissai guider nos mains. Une vague de désir l’envahit, la même qui l’avait saisie plus tôt, cette vague qui tentait avec opiniâtreté de chasser son désespoir coupable. Nous laissâmes le charme opérer, faisant confiance à nos corps.

Elle retint ma caresse sur son sein. « Je ne suis plus vierge, Joseph ». Elle comprit ma réponse sans que j’aie eu à la traduire. « Moi non plus, Molly ! » Et pour la première fois, un large sourire s’épanouit sur son charmant visage.

Je découvrais son corps autant qu’elle le découvrait elle-même. Elle se laissait enfin aller à la sensualité qui couvait en elle, me donnant l’impression d’assister au miracle d’un sol aride se couvrant de fleurs sauvages. Molly caressait mon corps avec une tendresse pleine d’ardeur. Nous prenions le temps de laisser monter notre plaisir, de le mener aux limites du paroxysme, de le faire redescendre un peu, de le faire remonter… des montagnes russes…

Je pressentais que malgré cette nuit passée dans les bras de son fiancé, Molly n’avait jamais joui. Je voulais qu’elle sente monter en elle la puissance orgasmique, qu’elle l’apprivoise avant de la laisser éclater. Nous nous aimâmes longuement. Le sommeil nous prit alors qu’à sa demande, je psalmodiais « Que tu es belle, douce Molly, que tu es belle ».

Aux mots de Joseph se superposaient mes propres souvenirs. J’avais l’impression de sentir un vent chargé d’embruns fouetter mon visage. Joseph sourit, le regard coquin.

– Durant le laps de temps nécessaire pour passer de l’entrée de la maison au seuil de ma porte à l’étage, Betsy nous offrit toutes les modulations des mots « Aunt Molly » et « Joseph ». J’eus la présence d’esprit de dissimuler le bloc avec les aveux de Molly qui rougissait comme une adolescente sous le regard de Betsy. La veille encore, elle était mon apprentie, au réveil elle devint notre complice.

Dès cette nuit, j’eus beaucoup de mal à m’éloigner de Molly. Je n’en avais plus l’envie. Nous décidâmes de faire un petit atelier dans sa chambre où je transmettais mon savoir à Betsy. Quand elle entendait la voix de sa tante s’élever jusqu’à nous, chantonnant quelque vieille mélodie, Betsy me chuchotait « Merci » et refusait d’admettre que c’était moi qui lui était redevable.

Au fil des jours, le lieu de pénitence, la geôle de Molly se transforma en nid d’amour. Un nid dont elle craint encore de s’envoler. C’est pour cette raison que je repartirai à Belfast avec nos amis irlandais. Mais je te promets, Prouvençau, de te confectionner des boutons de manchette à ton image, maintenant que je sais à quoi ils ressembleront. Il te faudra attendre mon retour, parce que je compte bien convaincre ma douce, ma belle, ma souriante Molly pleine de vie, à venir s’installer avec moi, ici, dans notre belle Provence !

Nous buvions à cet avenir plein de promesses, le Balafré était déjà nu quand Alain nous fit part de l’information que Julien, le fils aîné de Sylvie lui avait demandé de nous transmettre.

– Je l’avais croisé à plusieurs reprises près de la maison du Bavard. Il avait à chaque fois une bonne raison de s’y trouver. Ce n’était jamais la même. Hier, il est venu me parler et a confirmé mes soupçons. En mars dernier, il a surpris une conversation entre des femmes qui parlaient de leurs déceptions, de la vie qui va. Il lui a semblé reconnaître une voix, il s’est retourné. C’était Christine, la fille du Bavard. Ils ont échangé leur numéro de téléphone et se sont donné rendez-vous peu après. Rien ne va plus entre Christine et son mari. Ils parlent de divorce. Elle était très amère. « Lui, il pourra refaire sa vie, tandis que moi… qui pourrait avoir envie d’une femme de cinquante-deux ans, presque cinquante-trois ? »

Julien avait bien une petite idée, mais Christine le calma aussitôt. « Tu ne sais pas certaines choses sur moi… des choses qui font que… »

Alain se tut, but une gorgée de vin, alluma une cigarette, croqua quelques pistaches. Nous bouillions tous d’impatience. L’assurance de nous savoir sur les charbons ardents, suspendus à ses lèvres tout en feignant de l’ignorer le rendait irrésistible. Monique le houspilla pour qu’il raconte la suite.

– Hé bé… les chiens ne font pas des chats, comme on dit… Christine a la galipette bavarde et en est très complexée. Et le petit Julien, au lieu de le refroidir, ça l’émoustille. « Tu ne peux pas savoir l’effet que ça me fait quand elle parle comme ça ». Le père de Christine étant présent, je m’abstiendrai de vous répéter les grossièretés qu’elle emploie et qui rendent Julien si vigoureux. Pour autant, ils ne veulent pas qu’il quitte sa femme. Ils sont heureux dans cette relation secrète et adultère. S’il s’est confié à moi, c’est parce qu’il sait que je suis ouvert d’esprit. Il sait que Nathalie est la fille de Christian, et que nous quatre… Il m’a demandé de vous expliquer la situation avec tout le tact nécessaire pour que vous ne leur jetiez pas la pierre. Sylvie et Martial étant si… quel est le mot, déjà ? Ah oui « psychorigides », il craignait de vous heurter. Quant à Marcel, il redoute sa colère. « Même si tout le monde sait qu’il est le père de Vincent, mais Christine et moi, c’est tout autre chose, ça dure depuis des mois, c’est pas un petit coup vite fait, tiré pendant une kermesse sous l’emprise de l’alcool ».

– Fatché ! Oh put… que je le croise pas à lui ! Surtout pas, que sinon je vais te l’égorger ! Putain, un petit coup vite fait ! Allez, il m’a coupé l’envie de faire les arguments pour le changement de nom de Blanche-Minette dans les registres de la Confrérie ! Un petit coup vite fait… Putain, que je me le croise pas à lui !

Drapé dans l’offense qui lui avait été faite, Marcel fit une de ses légendaires sorties théâtrales, maudissant Julien, lui promettant un châtiment exemplaire. Mireille, cramoisie, se leva et s’excusa. Je ne peux pas le laisser tout seul, il serait capable de nous faire la crise cardiaque. Daniel se sentit obligé de les rejoindre afin de faire prendre conscience à son confrère des risques encourus si jamais il mettait ses menaces à exécution.

Alain et Jimmy traduisaient certains détails que Prouvençau n’avait pas saisis. Sylvie fulminait elle aussi « psychorigide » lui restait un tantinet en travers de la gorge, mais au fond, elle s’en amusait. Très vite, des bribes nous parvinrent de la chambre attenante.

– T’as raison, ma nine… ça me fait bien baisser la colère quand… entre tes seins… Boudiou, avé les années, le cuir de tes mamelles est encore plus doux… vé comme ma… Ho, la colère me remonte… tu fais bien de me…Té, elle te suce comme ça à toi aussi ? Hou la gourmande ! Les deux en même temps ! Putain… un petit coup vite fait qu’il disait l’autre fan de… Que je le croise pas à lui… que je le croise pas…

Malgré ses menaces, c’est un Marcel serein qui alla voir le fils de Sylvie avant son départ pour Marseille, pour lui donner sa bénédiction, à condition toutefois que Julien lui dise en secret les mots précis qu’emploie Christine.

Si à la Sainte-Catherine, on lui offre un coup de pine, que fait-on à la Saint-Sylvestre ?

L’amitié n’existe réellement qu’entre gens vertueux qui n’ont rien à se cacher

Quand le magnifique planning de Sylvie fut au point, je reçus un appel embarrassé de Delphine, la mère d’Émilie.

– Ne le prends pas mal, ce n’est pas contre toi, mais Sébastien vient de me dire que tu nous invitais à passer les fêtes avec toi, en Provence. Ça me ferait plaisir, vraiment plaisir, mais j’avais promis à mes parents de fêter la nouvelle année avec eux, comme nous le faisons tous les ans. Est-ce que ça t’ennuierait qu’on remonte sur Tours après Noël ? Vers le 27 décembre, par exemple ?

– Non, pas du tout ! Je te comprends, mon invitation était tardive et Jimmy a prévu de recevoir des amis, pour tout te dire, ça m’arrange !

– Tant mieux, alors ! Je t’embrasse. Au fait, tu as eu la réponse de Nono ? Je crois qu’il a le même problème…

J’ai donc appelé Arnaud et sa sœur Caro, c’est ainsi qu’après avoir fêté Noël, nous avons pu attendre sereinement l’arrivée de nos amis irlandais et fêter le retour de Joseph parmi nous. La Confrérie du Bouton d’Or était impatiente de se réunir pour enfin introniser Jim, ce que nous nous refusions à faire en l’absence de Joseph. La future relève s’était proposée pour occuper nos amis irlandais le temps de cette séance.

Après moult discussions, nous sommes convenus que Jim prendrait la parole en premier et qu’il assisterait à sa toute première séance en tant que confrère. Nous étions assis autour de la table, dont le plan avait été judicieusement élaboré par Mireille. Jim se tenait debout entre Marcel et moi. Il se présenta en français, ses progrès ont été incroyables, quand les mots lui manquaient, il se tournait vers Jimmy ou, ce qui nous amusait beaucoup, vers Marcel.

Sylvie n’a pas sorti ses crayons à papier, ni son bloc de sténo, c’est à moi qu’est revenue la tâche de retranscrire les mots de Jim. Captivée par son récit, j’ai très vite cessé de prendre des notes. Je tente de rester fidèle à ses mots tout en sachant que ceux que j’emploie ne sont pas tout à fait les siens.

– J’avais le trac à cause de cette présentation. J’avais peur de rater cette épreuve parce que quand je passe un examen, je perds tous mes moyens. J’écrivais les mots pour raconter mon histoire, mais je déchirais les feuilles parce que je n’y arrivais pas. J’en ai parlé à Marcel. « Ho gari, t’es pas à l’école ! C’est pas un examen, sinon, je serais pas confrère ! Tu parles de toi et de ce qui t’unit à nous autres, c’est tout. Tu es déjà des nôtres dans nos cœurs, mais profite de l’occasion de pouvoir dire quelques mots sans être interrompu par les consœurs, ces pies qui jacassent à tout bout de champ ! »

Les pies en question ont protesté bruyamment. Marcel a eu ce geste de la main qui appuyait son propos rapporté par Jim. Nous avons tous éclaté de rire.

– Je suis presque comme Jimmy, je ne sais pas qui sont mes parents, mais au moins, il sait que sa mère voulait qu’il s’appelle Jimmy alors que moi… Je ne sais même pas si je suis né le jour qui figure sur mon passeport ou si c’est seulement celui où je suis arrivé à l’institution où j’ai grandi. On nous arrachait à nos familles pour nous élever dans la religion, nous inculquer la haine de nos semblables, les abos, et la soumission aux blancs. Je n’avais même pas conscience d’être aborigène quand j’étais enfant. J’étais le petit Jim O’Malley, pas très malin, un peu lent d’esprit, mais très docile. Je chantais dans la chorale et ma voix d’ange me permettait d’échapper à certaines corvées. Je ne recevais pas trop de coups quand je me trompais à l’école puisque j’étais sage et que j’allais devenir ouvrier agricole. Tant que je savais lire, écrire et compter, ça allait.

Et puis, j’ai eu douze ans et tout a changé pour moi. J’ai grandi et forci en quelques mois. Ma voix a mué à peu près en même temps. Mais surtout, je bandais du soir au matin. On me fouettait pour me punir. On me plongeait dans de l’eau glacée. On m’attachait les mains aux bords du lit pour que je ne me branle pas. J’avais été un ange et j’étais devenu le diable sans le vouloir. Je priais et ne comprenais pas pourquoi Dieu m’infligeait cette épreuve. Pourquoi Il ne m’aidait pas à chasser le démon. Je ne pouvais même pas aller pisser sans surveillance. Et ces coups… tous ces coups que je recevais !

Nous étions sidérés. Jamais Jim n’avait évoqué son enfance avec autant de précision. Nous avions tous les larmes aux yeux.

– J’ai cru que Dieu avait entendu mes prières puisque soudain, j’ai cessé de bander. Mais je le payais cher. Chaque jour, je devenais plus gros que la veille. Je ne bandais plus, mais j’étais devenu Fat Jim. Fat Jim à qui on lançait des pierres. Fat Jim dont on se moquait. Fat Jim incapable de courir derrière ses tourmenteurs. Je passais mes rares moments de repos à prier. Je priais Dieu de m’aider à chasser cette colère qui enflait en moi. Je Le priais de m’apporter Son soutien dans cette nouvelle épreuve. Je ne bandais plus, mais je continuais à être attaché à mon lit. Une nuit où je ne trouvais pas le sommeil, j’ai entendu une petite voix qui me disait de fuir. « Sauve-toi de là, petit. Sauve-toi de là ! »

J’ai attendu le bon moment et dès que l’occasion s’est présentée, je me suis enfui. J’avais été amené dans une exploitation pour y travailler. L’institution nous louait, c’est ainsi qu’elle se finançait en partie. J’ai marché longtemps, toujours de nuit et je me cachais le jour. Très vite, j’ai trouvé une grotte où je suis resté presque quatre semaines, mais au lieu de rester caché, j’ai décidé d’aller encore plus loin pour me mettre définitivement à l’abri.

Finalement, au bout de deux mois, j’ai été retrouvé par l’adolescent qu’on avait lancé sur ma piste. Un abo, qui tout comme moi méprisait les autres abos. Le conseil de discipline a voulu savoir pourquoi je m’étais enfui. Je n’étais pas malin, mais j’avais compris que si je parlais de la voix qui m’avait conseillé de m’enfuir, ils diraient que c’était celle du diable. Alors, j’ai dit que je n’en pouvais plus des moqueries, des tourments à cause de mon poids et leur fis remarquer à quel point j’avais maigri. Sans le savoir, ça faisait des années qu’on me faisait avaler des hormones pour m’empêcher de bander.

Le bon Dieu m’a aidé. En tout cas, c’est ce que j’ai cru sur l’instant. Le docteur chargé de notre état sanitaire a convaincu le conseil que ces hormones n’étaient pas bonnes pour moi et qu’obèse, je ne ferai pas un bon travailleur de la terre. En contrepartie, on me fit subir une vasectomie pour ne pas prendre le risque je mette une fille enceinte. C’est pour cette raison que je n’ai jamais eu de petite amie.

Quand je suis sorti de l’institution, je ne tenais plus en place. Je me faisais virer de tous mes boulots le plus souvent sans recevoir ma paie. Une fois, j’ai essayé de reprendre mon dû, mais je me suis fait attraper et j’ai fini en prison. À ma sortie, je n’étais plus rien. J’ai commencé à boire et à me droguer. Je dormais là où le sommeil me prenait. J’étais sale. Je me grattais tout le temps. Je puais et je faisais des séjours réguliers en prison. J’ai suivi le conseil qu’on me donnait et je suis parti à la rencontre des miens, les aborigènes. Certains aspects de cette culture me donnaient des réponses à mes interrogations, mais je ne me sentais pas l’un des leurs. Il y avait des règles, des rites auxquels je refusais de me soumettre. Alors je suis parti une nouvelle fois. J’ai vécu comme ça pendant des années. En solitaire. Avec des hauts et des bas. Des rechutes et des cures de désintox. Des séjours en prison et des moments de liberté. Et puis, la chance a tourné. J’ai trouvé un billet de loterie, j’ai prié qu’il soit gagnant et que je puisse me payer une bonne bouteille. Il était gagnant.

À ce moment de son récit, le visage de Jim s’est transformé. Ses yeux avaient retrouvé tout leur éclat et son sourire reflétait un bonheur total.

– Je n’avais jamais eu autant d’argent. Je suis resté trois jours dans un hôtel pour réfléchir et j’ai décidé de suivre ce rêve qui me tenait depuis toujours. Je me suis offert un petit bateau, j’ai appris à naviguer et à pêcher. Je savais qu’ainsi je serai enfin libre et n’aurai plus à fouiller dans les poubelles, à mendier dans les périodes de dèche. J’ai baptisé mon bateau « Jim O’Malley » et j’ai vécu comme ça quelques années. Libre.

J’ai passé les derniers jours de 2010 à boire et à faire la fête. J’avais cinquante ans, aucune attache et quand je parlais à des hommes de mon âge, je me sentais libre. La plupart de ceux que je rencontrais dans les bars étaient divorcés ou en instance de divorce. Amers, ils me racontaient leurs histoires d’amour ratées, les pensions alimentaires qu’ils devaient payer, les avocats qui salissaient leur image et ils m’enviaient de ne pas en être passé par là. Je ne pouvais pas leur avouer que parfois, j’aurais préféré avoir leurs problèmes en échange d’une vie de famille. Vivre en couple plus d’une semaine, rien qu’une fois.

J’ai passé les deux premiers jours de 2011 à boire et à dormir dans mon bateau. J’avais cinquante ans et je resterai seul jusqu’à la fin de ma vie. Le 2 janvier après-midi, j’ai été réveillé par des éclats de rire. J’avais soif, mais ma bouteille était presque vide. Il y en avait d’autres dans ma cabine. J’ai voulu m’asseoir et j’ai compris que je devais manger un peu pour pouvoir me relever et aller me chercher une bière. J’ai vu un restant de sandwich. J’ai croqué dedans. En voulant le faire passer avec une gorgée de bière, je me suis étouffé. J’avais cinquante ans et je mourais tout seul dans mon bateau. Il s’est mis à tanguer. J’ai entendu le cri d’une femme. J’ai ouvert les yeux. Un homme s’est penché sur moi avant d’aider une princesse à monter à bord. Elle m’a pris dans ses bras, m’a serré fort contre elle et je suis revenu à la vie. J’avais cinquante ans et je naissais enfin !

Elle m’a pris la main, a posé ses doigts sur mon poignet, m’a demandé comment j’allais, mais elle ne comprenait pas ma réponse. L’homme qui m’avait découvert lui traduisait. Je croyais qu’ils parlaient espagnol… Je ne savais pas comment leur exprimer ma gratitude. Ils m’avaient sauvé et allaient repartir comme si rien n’était arrivé. L’homme m’a alors proposé de leur offrir une balade en mer pour lui et sa Princesse. Il s’est approché de moi et m’a chuchoté à l’oreille « Une balade un peu… fun ! » Le silence entre un peu et fun était lourd de sous-entendus. J’acceptai en me demandant si je rêvais ou si j’étais déjà mort et en route vers le Paradis.

En pleine mer, il me demanda s’il pouvait offrir à l’océan la vue des seins de sa Princesse, sans prendre le risque d’être arrêté pour attentat à la pudeur. Je les emmenais plus loin, plus au large. Je bandais à m’en faire exploser le pantalon. S’ils le remarquaient, le rêve s’arrêterait là, j’en étais sûr. Alors, je regardais droit devant moi, je leur tournais le dos et faisais comme s’ils n’étaient pas là. Je les observais dans le rétroviseur. Ils se chamaillaient comme deux adolescents. Je retenais mon souffle. Et puis la femme prononça mon prénom avant de chuchoter quelque chose à son mari. Je croyais que vous étiez mariés. L’homme me demanda comment je m’appelais. Je lui répondis « Jim ». Alors, il me montra la plus belle paire de seins que j’avais jamais vue. Quand Princess me demanda de ne pas cacher mon érection, je sus que je rêvais.

Elle voulait voir ma queue de plus près. Elle l’admirait et la caressait mieux que dans mes rêves. J’ai compris, j’ai vraiment compris que je ne rêvais pas quand elle m’a sucé. Je lui caressais les seins, le ventre, la chatte et elle me suçait… oh my God ! Même dans mes rêves une pipe n’avait jamais été aussi bonne ! Quand j’ai joui sur ses seins, l’homme a fait une remarque. Il semblait en colère. J’ai voulu essuyer mon sperme, mais il a retenu mon geste et m’a expliqué.

« Je m’appelle Jimmy. Je ne sais pas qui sont mes parents. Tout ce que je sais, c’est que mon père était un soldat britannique et qu’il s’appelait Jimmy. Comme je te l’ai dit, j’ai retrouvé ma princesse l’hiver dernier et nous avons décidé de nous offrir un voyage par an dans tout l’empire britannique pour retrouver la trace de mon père. C’est un jeu, un prétexte parce que nous savons bien que c’est impossible. Je viens du sud de la France et un de mes amis éjacule autant que toi. Alors, j’ai dit que je suis venu en Australie pour retrouver mon père, mais que j’ai trouvé le fils de mon ami. C’était une plaisanterie, pas un reproche ! »

J’ai passé la plus belle journée que je n’avais jamais passé de toute ma vie. Je n’avais jamais vu en vrai une femme jouir comme je voyais jouir Princess. Et c’était moi qui la faisais jouir ainsi ! Elle m’embrassait sans dégoût, elle réclamait mes baisers. Encore et encore. Elle me touchait, me regardait de tout près. Elle regardait ma queue, la caressait du bout des ongles et me remerciait de lui offrir ce beau cadeau. Dans ses yeux, j’étais le plus beau trésor de toute l’Australie. Quand je ne bandais pas, elle la regardait avec le même plaisir. Pour la refaire rebander, elle prononçait la formule magique, que je ne comprenais pas, mais qui marchait à chaque fois.

À l’évocation de ce souvenir, je me suis senti rougir. Christian et Marcel l’ont remarqué. Ils ont demandé à Jim quelle était cette fameuse formule magique. Comment aurais-je pu refuser ? Je me suis tournée vers Jim. J’étais assise et lui toujours debout. Alors, beauté, tu m’boudes ? J’aurais parié que ça ne fonctionnerait plus. J’ai bien fait de ne pas le faire, parce que j’aurais perdu. Jim, ravi, montra l’effet de ma formule magique qui marche même à travers le tissu.

– J’ai passé la plus belle journée de toute ma vie. On prenait du plaisir, on riait, on chantait, on était libres et on naviguait. La journée a pris fin et je ne les revis que quelques jours plus tard. Quand je leur ai proposé une autre balade en mer, les yeux de Princess ont brillé plus fort que les étoiles et mon cœur… Il n’avait jamais battu comme ça, avant.

Jimmy m’avait promis de m’écrire dès leur retour en France, mais je savais qu’il ne le ferait pas, que lui et sa princesse m’oublieraient dès leur embarquement. J’ai reçu une carte postale. « Hello captain Jim O’Malley ! J’espère que cette adresse est la bonne et que tu n’as pas oublié Jimmy et sa Princess. Amitiés. Jimmy ». Je lui ai répondu et nous avons commencé à correspondre. Sa deuxième lettre est arrivée deux semaines plus tard. Il y avait une photo qu’il avait prise sur le bateau. Je suis assis à côté de Princess qui pose sa tête sur mon épaule. Elle sourit et j’ai vu pour la première fois mon visage quand je suis heureux. J’ai retourné la photo et j’ai éclaté de rire en lisant les mots de Jimmy. « Quel dommage, les reflets du soleil font comme des taches blanches sur la belle poitrine de Princess… »

Un jour de 2012, en plus des photos, j’ai reçu une clé USB. Je venais d’acheter un ordinateur et quand j’ai vu la vidéo… J’aurais donné tout ce que je possédais pour être à la place de Jimmy. Je la regardais tous les jours. J’avais fait jouir cette beauté. À moi aussi, elle avait souri comme ça ! Encore un an est passé, je recevais des lettres, j’en écrivais. Jimmy m’a proposé de passer quelques jours avec eux à Sidney parce qu’il voulait lui faire la surprise pendant une escale sur la route vers Wellington. J’étais heureux d’accepter, d’autant que je n’étais jamais allé à Sidney. Jimmy m’a proposé de leur organiser un séjour en Nouvelle-Zélande et de les y accompagner. C’était la plus belle proposition qu’on ne m’avait jamais faite et en plus, il me payait pour ça ! Je ne savais rien de ce pays, mais je me suis appliqué à tout apprendre pour leur préparer le plus beau des voyages.

Quand Princess m’a vu à l’aéroport, elle avait la figure d’un enfant. Elle s’est retournée vers Jimmy pour lui dire « Hey, t’as vu ? C’est Jim ! » Elle a couru vers moi et je voyais Jimmy qui souriait parce qu’elle avait cru un instant que c’était le hasard qui m’avait fait tenir cette pancarte. Elle a fait la même tête quand je les ai attendus à Sidney en 2016…

Je n’étais jamais aussi heureux que pendant leurs séjours avec moi, mais il y avait toujours deux ans entre chaque. Quand Jimmy m’a annoncé qu’ils ne viendraient pas cette année, j’ai eu le cœur brisé, mais en lisant la suite, j’ai été tellement heureux ! Il me tardait d’être en décembre pour m’envoler vers la France. Il y a eu ces terribles incendies. Jimmy m’a proposé de venir au plus vite. Mon pays brûlait et j’en étais heureux puisque j’allais pouvoir revoir Blann’che Minette deux mois plus tôt que prévu.

Jim s’interrompit et se plaignit d’avoir la gorge sèche. Il but d’un trait deux grands verres d’eau colorée, demanda s’il pouvait continuer et reprit son laïus. Il nous regarda les uns après les autres.

– Vous comprenez la place qu’occupe Blann’che Minette dans mon cœur. Maintenant, je vais parler de celle de Jimmy. Il n’existe sans doute pas deux hommes plus différents l’un de l’autre que je le suis de Jimmy. Pourtant, ce qui nous unit, en plus de l’amour que nous portons à Dédette la reine des brochettes, c’est que nous ne savons pas d’où nous venons. Il m’a appris à en faire une force, à ne plus en avoir honte. Il est comme moi. Il y a des trucs qu’on tient de nos ancêtres, Marcel parle pendant l’amour comme son père, son grand-père, il a transmis ça à sa descendance. Mireille rougit. Mounico est blonde et a le bouton d’or comme sa grand-mère. Mais ni Jimmy, ni moi ne savons ce que nos aïeux nous ont légué. Quand nous rions, le faisons-nous comme notre père, notre mère, notre oncle ou est-ce que ce rire n’appartient qu’à nous ? On ne le saura jamais. Nous partageons ceci comme un trésor et c’est lui qui me l’a fait comprendre. Il m’a aussi transmis le goût d’apprendre, d’oser apprendre. Je lui en serai toujours reconnaissant.

Jean-Luc aime montrer sa queue à la moindre occasion et il m’a appris à ne pas avoir honte du plaisir que je prends à vous montrer la mienne. Et puis, il sait faire enrager Dédette comme personne ! J’aime l’entendre rire au-dessus des cris de Blann’che Minette. Il me parle de Valentino et me dit qu’il lui est reconnaissant de lui avoir fait comprendre qu’il pouvait avoir la même place dans le cœur de Monique que Valentino avait eue dans le cœur de Rosalie. Quand je lui ai demandé si je pourrais avoir un jour la même place dans celui d’Odette, il m’a répondu « Si Valentino et moi y sommes arrivés pourquoi veux-tu ne pas y parvenir ? »

Mounico m’apprend le français avec beaucoup de … pédagogie ! Ah ah ! Mais aussi, elle me parle de son amour pour cette région, comment en la découvrant sa vie a été transformée. Elle m’apprend le nom des fleurs, elle me parle de poésie. Et puis, son petit ange à la figure bien coquine me fait toujours de beaux sourires quand il apparaît devant moi et qu’il regarde ma queue en faisant oui de la tête avec la gourmandise dans les yeux…

La première fois où j’étais présent quand Christian était appelé sur une intervention, c’était pour évacuer des blessés au cours d’une manifestation. Je suis monté dans le camion, sur le trajet, il m’a demandé si je voulais l’aider et m’a proposé d’être pompier bénévole parce qu’il se trouve trop vieux pour l’être encore longtemps. Il m’apprend les premiers secours et nous parlons de politique, de liberté, de partage et aussi de ce qui l’unit à Blann’che Minette.

Jim allait parler d’Alain quand il se souvint d’un détail qui lui tenait à cœur. Et aussi, Christian m’apprend tous les secrets de sa maison et de celle du Toine !

– Christian il est pompier, mais c’est Alain qui a la lance d’incendie !

Très fier de nous avoir surpris et fait éclater de rire, Jim poursuivit.

– J’aime bien savoir que je ne suis pas le seul à éjaculer autant, que ça ne fait pas de moi un monstre ou un pervers, que c’est juste comme ça que je suis. Et puis, Alain aime quand nous parlons en anglais. Il m’apprend plein de choses, par exemple comment dessiner des plans, à la main ou à l’ordinateur. Il me parle de sa Cathy et on pourrait croire qu’il vient juste de la rencontrer. Quand elle passe près de nous, qu’elle l’embrasse, il a la même lumière dans ses yeux que s’il l’avait connue la veille et je trouve ça merveilleux.

Parce que Cathy est une femme incroyable. Elle est tendre, douce, fougueuse et sauvage à la fois. Elle me fait l’amour comme si c’était la première fois, comme si j’étais son premier homme. Quand elle s’écrie Pomponnettes Power !, j’ai des frissons de partout. Des frissons de plaisir, même si ce n’est pas à moi qu’elle s’offrira.

Joseph, je ne le connais pas assez pour en parler honnêtement. Ce que je sais de lui, je le tiens des autres. Je sais que c’est un amant tendre et attentionné, qu’il pourrait me donner de beaux conseils. Un jour, Odette m’a montré un bijou qu’il avait dessiné et fabriqué pour elle. « Quand un homme est capable de deviner ce qui fait l’essence d’une femme et de le retranscrire ainsi, tu peux imaginer combien il est capable d’amour et de respect ». Alors, il me tarde de passer du temps à ses côtés.

Martial est le plus philosophe de vous autres. Il peut se faire crier, se faire moquer, il sourit et fait exactement ce qu’il avait décidé et comment il l’avait décidé. Et avec le sourire. Quand je lui ai demandé pourquoi il avait l’air toujours content, il m’a répondu « Parce que je suis l’homme le plus heureux de la Terre, pardi ! J’ai vécu une vie de rêve, pourquoi n’en serais-je pas ravi ? Je suis à ma place, entouré de ceux que j’aime le plus au monde, que pourrais-je désirer de plus ? » Blann’che Minette l’amoureuse des levrettes a entendu les derniers mots de son frère, elle a crié « Vingt kilos de moins ! » et est partie se cacher auprès de Jimmy. Martial m’a souri « Elle est jalouse parce que c’est moi qui couche avec Sylvie et pas elle ! » Quand on a eu la bonne nouvelle pour mon titre de séjour, il est venu me voir, l’air sévère. « Bon, dis-toi que tes vacances sont finies et qu’il est grand temps que tu apprennes l’essentiel. » Je ne comprenais pas de quoi il me parlait. Il m’a fait les gros yeux. « La cuisine au beurre, pardi ! » et il m’a pris dans ses bras en me souhaitant d’être aussi heureux que lui.

Je sais quelque chose sur Sylvie que vous ignorez tous. De vous autres, c’est elle la meilleure professeure ! Fézé pas d’uei de gòbi, je sais ce que je dis ! Qui d’entre vous serait capable de m’apprendre la photographie sans avoir besoin d’un appareil photo ? Hein ? Lequel d’entre vous ? Laquelle ? Hé bé, Sylvie elle le fait. Je pourrais rester des heures à contempler ses yeux. J’en ai jamais vus d’aussi verts. Je regarde ses yeux et j’y vois la mer, des paysages parfaits, je regarde ses yeux et je peux composer un tableau. Et son sourire… Elle me regarde et comprend ce que je veux photographier d’elle. Elle dévoile ses seins, boudiou comme ils sont beaux ! Son ventre. Elle pose une main là, sur sa cuisse, une autre sur sa joue. Elle tourne sur elle-même et vérifie dans mes yeux si la photo serait bonne. Maintenant que j’ai compris ce qu’elle voulait m’apprendre, on se sert de son appareil-photo. Elle m’apprend aussi les secrets de la chambre noire. Je suis toujours très beau sur les photos qu’elle fait de moi.

Daniel, c’est le seul qui peut me faire rougir quand il me raconte des histoires. Il m’apprend les mots précis pour chaque chose et me prévient quand ils ont disparu de la langue. « Son usage est réservé aux initiés ». C’est grâce à lui que je resterai parmi vous. Il m’a présenté à ceux qui pouvaient faire pencher la balance du bon côté et m’a bien expliqué comment me comporter, ce que je devais dire et ce que je ne devais pas dire et comment dire ce que je devais dire. Quand j’ai obtenu mon visa de longue durée, il est venu me l’annoncer un jour avant que ce ne soit officiel. Il a ouvert la mairie, on a fait la fête avec Mireille « qui raffole des galipettes dans les cachettes » et après on vous a retrouvés pour fêter ça dignement.

Mireille, c’est la plus coquine de vous autres.

À ces mots, nous avons émis quelques protestations. Jean-Luc montrait Monique et tous les autres, y compris Monique, désignaient Cathy.

– Non, non, non ! Je vous parle de coquine ! Cathy n’est pas une coquine, Cathy c’est une déesse ! La déesse de l’Amour. Cathy… Vous ne voyez pas la différence entre une déesse, entre la déesse de l’Amour et une coquine ?! Cathy a toujours su qui elle est. Alors que Mireille… vous avez bien remarqué ces charmants petits cris qu’elle pousse quand elle est excitée… Mireille c’était une petite poule programmée pour rester bien sagement parmi ses semblables, derrière les grillages de la basse-cour. Seulement, en regardant passer les oies sauvages, elle a décidé de les suivre et de les rejoindre, coûte que coûte, même si ses ailes ne lui permettaient pas de voler. Elle s’est accrochée et a trouvé de l’aide auprès de ce groupe. Ils lui prêtent leurs ailes parce qu’ils l’ont reconnue comme l’une des leurs. Quand elle a peur de ses audaces, elle se cache derrière ce rôle qu’elle aime tant jouer, parce qu’il l’autorise à être celle qu’elle a choisi de devenir. J’adore quand elle vient me voir, toute rouge et qu’elle invente des maladies et les remèdes pour éviter de les attraper.

Nous comprenions de moins en moins. Jim était-il ivre à ce point ? Jimmy d’une pression sur mon avant-bras me conseilla de regarder Mireille, toute rouge, qui comprenait parfaitement de quoi parlait Jim. Il posa la question qui nous brûlait les lèvres.

– De quelle maladie parles-tu ?

– Elle en invente tout le temps ! La grippe des couilles, vous connaissez ? Non ? Hé bé, Mireille si ! Et comment on l’évite, la grippe des couilles ? Hé bé, on les met bien au chaud entre les seins de Mireille qui les masse dé-li-ca-te-ment pendant… hé bé… pendant le temps nécessaire. Une déesse de l’Amour est incapable d’inventer de telles choses, une coquine, oui ! Il n’y a qu’une coquine pour aimer aussi fort deux hommes aussi différents que Daniel et Marcel ! Daniel est son prince charmant, Marcel son démon d’amour. Surtout, Mireille tout comme moi croit aux signes du destin, mais elle pense que si le destin tarde à nous faire signe, il faut prendre les devants.

Marcel, c’est le seul à qui on se crie dessus comme deux frères. C’est lui qui m’a fait sentir qu’ici, je suis chez moi. Il me l’a fait sentir là, dans le ventre quand on s’est engueulés à cause de la source…

– Ho coumpan, me fais pas venir les larmes !

– C’est quoi cette histoire de source ?

– C’est une histoire que pour l’entendre, il faut payer en nature, Blanche-Minette ! T’en dis quoi, coumpan ?

– J’en dis que t’as raison, mais que pour la source, c’était moi ! Marcel et moi, on se comprend depuis le premier jour. Quand il me parle dans la belle langue, c’est la mienne, la vraie mienne. Et je suis bien d’accord avec lui, de vous tous c’est lui qui cause le mieux ! Une fois qu’on causait de la vie, de l’amour, des femmes, de se sentir différents des autres, de la beauté, il m’a dit une phrase qui restera gravée en moi pour toujours, plus sûrement qu’un tatouage. Es pas bèu ce qu’es bèu, es bèu ce qu’agrado *.

À l’évocation de ce moment, les yeux de Marcel et ceux de Jim se sont emplis de larmes. Nous avons été stupéfaits de les voir se les essuyer du même geste du dos de la main. Marcel, ému a rapproché sa chaise de celle de Mireille, j’ai rapproché la mienne de celle de Jimmy. Jim s’est installé entre nous. Marcel a passé son bras autour du cou de son coumpan. Il n’a fallu qu’un tour de table pour tomber d’accord sur le surnom de notre nouveau confrère, celui proposé par le Bavard, Prouvençau. Madame l’a calligraphié sur le marque-place que Jim a posé avec beaucoup de fierté devant lui.

– Té, Madame, fais-nous la belle écriture pour son marque-place et après, tu me passeras le stylo, j’ai une faute à corriger…

Nous avons évidemment sauté sur l’occasion pour trinquer et Joseph prit la parole.

La séance se poursuit avec le récit de Joseph

*N’est pas beau ce qui est beau, est beau ce qui plaît.