Le cahier à fermoir – Samedi 1er septembre 1945

Hier matin, madame Meunier est venue pour sa dernière visite. Ça fait déjà plusieurs jours qu’elles n’étaient plus nécessaires, mais nous aimions partager ces quelques heures ensemble. J’ai enfin eu le cran de lui poser les questions qui me taraudaient. À la première « Quand pourrais-je reprendre une vie intime avec Jean-Baptiste ? », elle m’a répondu « Il n’y a pas de règle en la matière, ton corps n’a pas souffert de l’accouchement, alors dès que tu en ressentiras l’envie, le moment sera venu ». J’ai tordu le nez, elle m’a demandé pourquoi. Je me suis trouvée toute bête, j’ai regardé mes pieds en marmonnant « Si j’avais su… » J’ai senti qu’elle souriait. Je l’ai regardée droit dans les yeux pour lui poser l’autre question.

– Comment faire pour ne pas retomber enceinte ? Je vous fais confiance pour ne pas me répondre que quand on allaite, il n’y a pas de risque… C’est de la foutaise, cette histoire !

– Mon mari ne t’a donc pas prodigué son merveilleux conseil ?

Elle a levé les yeux au ciel et elle a singé son époux.

– Il suffit de s’astreindre à ne faire la chose que dans le lit conjugal.

L’image et la voix du docteur Meunier se sont imposées à moi quand, après une courte pause, elle a conclu par « En veillant toutefois à faire chambre à part ! » J’ai éclaté de rire.

– Quel idiot ! Ça ne m’étonne pas de lui !

– Ça fera bientôt trente-cinq ans que je supporte ses idioties, Louise. Je te souhaite de connaître autant de bonheur, de partager autant de joies et d’éclats de rire avec Jean-Baptiste. Une petite voix me souffle que c’est bien parti pour… Plus sérieusement, la méthode la plus efficace est d’utiliser une capote anglaise, mais encore faut-il s’en procurer, si Jean-Baptiste n’y parvient pas, fais-le-moi savoir, entre-temps je tâcherai de voir avec mes relations s’il ne leur en reste pas. Sinon, il reste la méthode du retrait, mais elle est plus aléatoire en outre, je la trouve très insatisfaisante, si je puis me laisser aller à cette confidence.

Madame Meunier partie, plus l’heure avançait, c’est-à-dire plus le retour de Jean-Baptiste approchait, plus Albertine piaffait d’impatience. Martial dormait paisiblement dans son berceau quand j’ai entendu la clé tourner dans la serrure.

– Tu es en avance, non ?

– Si peu, si peu…

Jean-Baptiste m’a raconté comment, dès le milieu de l’après-midi, Albert s’est mis à le tourmenter. Il s’amusait de ma mine surprise, mais quand je lui ai dit « Je suis sûre que ça a commencé vers les 14 h 45 », ça lui a bien cloué le bec à monsieur Jean-Baptiste le moqueur ! Figure-toi, mon cher journal qu’il regardait sa montre quand Albert a commencé à faire des siennes et c’est précisément l’heure à laquelle Albertine s’est mise à s’impatienter !

Je lui ai raconté la visite de madame Meunier et les conseils qu’elle m’a donnés. Une chance, Jean-Baptiste sait où se procurer une capote anglaise, mais pour l’heure, il nous a fallu faire sans. Le berceau de Martial est installé dans notre chambre, alors les retrouvailles entre Albert et Albertine ont eu lieu dans sa future chambre. Je ne sais pas si c’est un ange ou un démon qui nous a incités à ne pas séparer les deux lits et à laisser la chambre dans l’état où elle se trouvait avant notre mariage, quoi qu’il en soit, ça arrangeait bien nos affaires !

Albertine était si impatiente de retrouver son Albert qu’elle s’agaçait presque des caresses de Jean-Baptiste. De son côté, Albert était si impatient de retrouver son Albertine qu’il cherchait à se dérober aux miennes. Nous avons donc dû céder à leurs exigences.

Je ne sais pas si Albert s’est étoffé depuis mon accouchement ou bien si Albertine est devenue plus étroite ou tout simplement si mon corps avait oublié cette sensation, mais jamais je n’ai ressenti avec autant de précision tous les reliefs d’Albert. Que c’est bon, bon sang, que c’est bon !

Je regardais Jean-Baptiste droit dans les yeux, que j’aime son visage ! Il s’est penché vers moi pour m’embrasser. Son torse contre ma poitrine m’a fait sursauter, une espèce de douleur pas très vive, mais douleur quand même. Jean-Baptiste l’a remarqué, un voile de repentir a recouvert son visage. Je ne veux pas lui voir cet air-là en général, et à ce moment précis encore moins. Je lui ai demandé de s’allonger sur le dos.

J’ai refusé de céder aux jérémiades d’Albertine qui se plaignait à l’avance de l’absence de son Albert. Quand Jean-Baptiste s’est allongé, je l’ai chevauché. J’adore les frissons qui parcourent ma colonne vertébrale quand il m’appelle sa divine amazone. J’ai demandé à Albert s’il était prêt. D’après Jean-Baptiste, c’était une question purement rhétorique (il a fallu que je cherche le mot dans le dictionnaire pour pouvoir l’écrire). Il m’a expliqué ce que ça veut dire et je dois reconnaître qu’il avait raison puisque, en effet, Albert était fin prêt et qu’aucun doute ne m’était permis à ce sujet.

Albertine a pris tout son temps pour s’empaler, millimètre par millimètre, sur Albert. Elle voulait prendre tout son temps pour mieux profiter des reliefs de son Albert adoré. D’ailleurs, Albert ne s’en plaignait pas, loin de là ! J’ai voulu râler un peu parce que Jean-Baptiste n’avait d’yeux que pour mes nichons, mais je n’ai pas pu. Déjà, Albertine était trop heureuse pour m’y autoriser et surtout, je me suis rendu compte que j’aime vraiment le regard qu’il pose sur mon corps.

Je me cambrais, Albertine allait et venait le long d’Albert, le plus souvent lentement, parfois plus vite. Jean-Baptiste fermait les yeux, faisant confiance à ses mains pour redécouvrir mon corps. Il souriait et quand il rouvrait ses yeux, il m’arrivait de fermer les miens pour redécouvrir son corps sous mes caresses. Nous profitions de ce moment apaisé. Je retrouvais le plaisir de me cambrer, de me pencher vers son corps sans être gênée par mon ventre. Et toujours, toujours, le regard émerveillé de Jean-Baptiste sur mes seins.

Nous faisions le moins de bruit possible, pourtant Martial s’est mis à pleurer dans son berceau. Ce n’était pas encore l’heure de la tétée, cependant j’ai eu une montée de lait. Jean-Baptiste s’est levé après m’avoir délicatement soulevée pour arracher Albert à l’étreinte d’Albertine.

– Je m’en occupe, reste là

Nous devons être les plus mauvais parents du monde, parce que Jean-Baptiste est allé voir son fils, j’entendais le son de sa voix sans distinguer les mots. Il m’a rejointe dans la chambre, mais au lieu de tenir Martial dans ses bras, il est arrivé avec le gramophone et deux disques. Le boléro de Ravel. Les premières notes ont couvert les pleurs de notre bébé, mais ceux-ci ont cessé rapidement.

Jean-Baptiste a attendu la fin de la face, il a fait rejouer le disque et Albert s’est fait géographe. Comment pourrais-je décrire le frisson qui faisait pétiller ma peau quand Albert allait et venait, en rythme, le long de mon corps ? Jean-Baptiste chantonnait la mélodie à mi-voix. Je ne saurais dire à quel moment ma voix a rejoint la sienne.

Quand Albert a atteint la vallée des délices (au début de la deuxième face du disque), mes mains ont rapproché les deux monts pour que les doigts de Jean-Baptiste puissent faire patienter Albertine. J’avais compris, elle avait compris qu’il lui faudrait attendre le début de l’autre disque pour qu’Albert vienne la visiter, l’honorer à son tour.

L’harmonie entre nous cinq était parfaite. Si tu me demandais, mon cher journal, desquels cinq je parle, je te répondrais qu’il s’agit de Louise, Jean-Baptiste, Albertine, Albert et la musique, parce que je t’assure que la musique jouait un rôle essentiel dans ces retrouvailles.

La musique s’est arrêtée. Jean-Baptiste a extirpé Albert de la vallée des délices, il a mis l’autre disque sous l’aiguille du gramophone. Albert a plongé dans Albertine avec la même lascivité devenant fougue que la musique. D’un battement de cils, j’ai donné l’autorisation à Jean-Baptiste de goûter aux gouttes de lait qui perlaient sur mes mamelons. J’avais deviné son envie à sa façon de pincer ses jolies lèvres comme s’il voulait interdire à sa langue de sortir.

Dans le gramophone, l’orchestre s’étoffait, il jouait les notes de façon plus puissante, plus affirmée (oserais-je écrire « plus martiale » ?). Nous nous déchaînions, fougueux comme quand le vent soulève la mer et que la marée fracasse les vagues contre les rochers. Nos voix, toujours à l’unisson, accompagnaient le mouvement. Mes yeux plongeaient dans le regard de Jean-Baptiste, j’y ai vu l’océan de notre amour sincère.

Le plaisir d’Albert a explosé vers les toutes dernières notes, précédant de peu celui d’Albertine. J’aime et je sais que j’aimerai jusqu’à mon dernier souffle le goût des baisers de Jean-Baptiste quand Albertine palpite encore autour d’Albert, tout comme elle, repu de plaisir.

Il a ri comme j’aime tant l’entendre rire quand je lui ai dit que faire l’amour avec lui me fait oublier la faim, mais qu’ensuite elle se rappelle à moi avec une force accrue. Nous venions de nous rhabiller (à la maison, Jean-Baptiste porte toujours son short colonial qui met ses jambes en valeur) et nous nous dirigions vers la cuisine. Il m’a prise dans ses bras.

– Ne le dis pas trop fort, sinon Albert sera tout dépité quand le rationnement ne sera plus qu’un mauvais souvenir !


L
a ration D était une ration alimentaire de l’armée américaine composée de trois barres chocolatées.

Nous avons ri et grignoté du chocolat (Jean-Baptiste se débrouille toujours pour dégotter des rations D et les sortir comme par miracle au moment le plus opportun). Il m’a raconté sa journée, je lui ai raconté la mienne. Nous avons parlé du retour de la petite Marcelle, dimanche matin, de la joie de les revoir, elle et Marie-Jeanne et bien sûr de la Fête de l’Huma qui se tiendra à Vincennes. La perspective du plus grand bal de l’année sur sa piste de danse de 500 m2 est des plus alléchantes. Marcelle (la grande) sera accompagnée de son Xavier, je ne l’ai pas tellement vu danser lors de notre mariage, j’espère qu’il en sera tout autrement dimanche. Martial a de nouveau pleuré. Cette fois-ci, Jean-Baptiste est allé le chercher parce qu’il était l’heure de la tétée.

Je pose la plume, Albertine veut que je fasse savoir à Jean-Baptiste qu’elle écouterait bien à nouveau l’œuvre de monsieur Ravel en compagnie d’Albert.

À suivre…

Le cahier à fermoir – Lundi 27 août 1945

Quelle aventure, mon cher journal, quelle aventure ! Malgré les conseils de prudence que je subis depuis la naissance de Martial, j’ai décidé de ne pas attendre plus longtemps et d’aller me promener avec lui. Je marchais dans les rues, en poussant le landau avec l’arrogance d’une reine-mère offrant sa progéniture à la vue de ses sujets.

Je ne suis pas allée au parc de Vaugirard, parce que j’avais une autre idée en tête. Arrivée au parc Monceau, j’ai punaisé un petit mot près du platane à l’attention d’Eugénie (elle connaît la combine) pour l’informer de la naissance de Martial. Je me suis assise quelques minutes, je dois reconnaître que j’avais les jambes en coton. j’ai jugé plus sage de ne pas présumer davantage de mes forces, je suis donc rentrée à la maison juste à temps pour combler l’appétit de mon petit ogre.

Je venais de le coucher quand on a sonné à la porte. J’ai failli tourner de l’œil en découvrant, sur le palier, la mère Mougin furibonde. Elle ne m’a pas laissé d’autre choix que de la faire entrer. Elle agitait le petit mot pour Eugénie.

– Qu’est-ce qui t’a pris de laisser ton adresse au vu et au su de tous ?! Aurais-tu perdu l’esprit ?! Si au lieu de moi, ça avait été un maniaque qui t’avait vue le punaiser, hein ? Y as-tu seulement pensé ? Qu’aurais-tu fait, face à lui ? Je croyais que tu avais la tête sur les épaules, du plomb dans la cervelle, mais non, tu te comportes comme la dernière des idiotes ! Tu me déçois, Louise, tu me déçois !

Je restais là, à bredouiller… qu’aurais-je pu répondre à sa tirade pleine de bon sens ?

– Je ne vois qu’une seule raison à ce manque de clairvoyance, c’est une carence en phosphore. C’est pourquoi, je suis venue t’apporter ce remède, en espérant qu’il soit efficace.

Une large tranche de son fameux pâté de poisson ! Quand j’étais bonne à tout faire, elle en préparait chaque semaine avec les restes du poisson du vendredi. Elle le gardait au frais, c’était notre petite gourmandise, la seule qu’elle nous autorisait. Je sais qu’elle appréciait de me voir m’en régaler parce que j’étais la seule, à part elle, à le trouver délicieux. Je l’ai prise dans mes bras, elle a fait semblant de bougonner, mais sans grande conviction.

Elle a demandé à voir le bébé « pour m’assurer que tu le nourris correctement ». Dans la pénombre de la chambre, elle a regardé Martial. Elle a enfin abandonné son air revêche et nous a fait le plus beau des sourires avant de sortir sur la pointe des pieds. « Laissons-le dormir, ton petit prince ! »

Ça m’a fait tout drôle de papoter avec la mère Mougin dans mon salon, parce que les rares fois où ça nous était arrivé quand je travaillais sous ses ordres, c’était dans la cuisine des patrons. Elle voulait tout savoir de ma vie après mon départ.

– C’est parce que tu étais enceinte que tu as quitté ta place auprès de nous ? De ce que j’ai pu apprendre, tu n’es pas entrée à l’école des infirmières de la Croix-Rouge…

– Non, ce n’est pas pour ça ! Je n’ai pas menti, je devais vraiment devenir infirmière. J’ai appris ma grossesse le jour où Marcelle est venue me chercher… Vous vous en souvenez ?

– Oui, je m’en rappelle très bien. À ton retour, le lendemain, tu m’as dit que tu étais restée au chevet d’une certaine… euh…

– Henriette

– Oui, Henriette qui avait eu besoin de ton sang. Elle avait eu un accident, me semble-t-il…

Son regard est devenu suspicieux. Enfin, pas vraiment suspicieux, il signifiait plutôt « je me doute de la nature de cet accident », mais fort étrangement, je n’y ai lu aucun reproche.

– Je me suis évanouie pendant la transfusion et à mon réveil un docteur m’a appris mon état. Je ne sais pas pourquoi l’infirmière Suzanne était là. Elle a dit que je n’étais pas digne de la Croix-Rouge…

– Comment ça « pas digne » ?!

– Je suppose que c’est à cause de mes fréquentations, du genre d’accident qui avait mené Henriette aux urgences, de mon état et de la couleur de la peau de l’homme qui en était responsable…

J’ai cru que la mère Mougin allait s’étouffer de colère, de rage. J’ai été drôlement surprise, je la pensais bien plus à cheval sur la morale et les bonnes mœurs.

– Quand j’ai rendu mon insigne et ma sacoche, je ne me suis pas gênée pour dire à l’infirmière Suzanne ce que j’avais sur le cœur. « N’allez pas vous imaginer que vous me congédiez, sachez que c’est moi qui refuse d’offrir mon temps, ma patience et mon savoir à une organisation soi-disant charitable, mais qui est incapable de la moindre compassion envers des personnes dans la détresse. Votre attitude de l’autre jour m’a ouvert les yeux. Je vous en remercie. Mon temps est trop précieux pour que je le perde avec des hypocrites dans votre genre ! » Elle était estomaquée. J’ai tourné les talons et je suis rentrée à la maison. Le lendemain, j’emménageais dans la chambre d’Henriette.

Pendant cette tirade, la mère Mougin s’est exclamée à deux reprises « Bien dit ! » Elle prenait ma défense avec la hargne d’une louve défendant son louveteau. Elle m’a demandé comment il se fait que j’habite dans un si bel appartement. Je lui ai raconté cette soirée du 22 décembre, ma rencontre avec le docteur Meunier qui a changé le cours de ma vie, de son ami et patient monsieur Dubois. Elle ponctuait mon récit de « Ça ne m’étonne pas de toi ! » comme autant de compliments.

– Maintenant, c’est à votre tour de me raconter ce que devient la maison depuis mon départ !

Son visage s’est rembruni. Elle a pris une profonde inspiration, comme si elle était surprise de la tournure des événements, surprise de ma question. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais il m’est apparu comme une évidence qu’un petit verre de liqueur l’aiderait à délier sa langue. Je me suis levée et lui ai offert du vin de Madère, une bouteille qui faisait partie du panier de douceurs offert par monsieur Dubois à l’occasion de la naissance de Martial. D’abord un peu réticente, la mère Mougin en a bu une toute petite gorgée. Elle a fait claquer sa langue. « Mais c’est sacrément meilleur que le vin cuit ! » Elle a souri et a commencé son récit.

– Ton aide précieuse me fait bien défaut, Louise. J’ai du mal à m’en sortir avec Jeanneton, mais ça doit être ma pénitence pour l’avoir imposée aux patrons dans une période aussi délicate que celle que nous traversions. Comme tu as pu le constater, Jeanneton est un peu… comment dire ? Simple d’esprit. Et si ce n’était que ça…

Martial s’est agité, il a commencé à pleurer. J’ai regardé l’horloge, surprise que le temps ait passé si vite. Ce n’était pas l’heure de la tétée, il avait dû faire un mauvais rêve. Il n’empêche que ses pleurs m’ont provoqué une montée de lait fort désagréable. La mère Mougin a sauté sur l’occasion pour se lever et aller le voir dans sa chambre.

Elle est revenue, le tenant dans ses bras et le berçant avec une douceur dont je l’aurais crue incapable. En matière de soins à apporter aux tout-petits, il y a deux écoles. Celle qui prône « Laisse-le pleurer, ça lui fait les poumons » et l’autre qui tout au contraire affirme que les câlins rassurent les bébés et les aident à grandir sainement. J’aurais parié que la mère Mougin était adepte de la première et je me trompais du tout au tout ! Sa voix si douce, ses gestes si tendres et la mélancolie de son regard me broyaient le cœur. Comment ai-je pu me méprendre autant sur son compte ?

Comme si tous les dieux s’étaient ligués contre ma curiosité, la sonnette a retenti. Henriette est arrivée. Je l’ai présentée à la mère Mougin. J’ai eu du mal à me retenir de rigoler quand…

– Madame Mougin, je vous présente mon amie Henriette. Henriette, je te présente madame Mougin…

– Euphrasie, tu peux m’appeler par mon prénom, Euphrasie

Euphrasie ! Tu te rends compte ?! La mère Mougin s’appelle Euphrasie ! Henriette ne semblait pas si interloquée que ça, mais moi j’avais du mal à garder mon sérieux. Euphrasie… !

– J’ai une tante qui s’appelle Euphrasie ! Je croyais que c’était un prénom en usage que dans le village de mes parents…

Et là, patatras ! J’apprends que la mère Mougin et Henriette sont toutes les deux originaires de Franche-Comté ! Et que je te parle du pays, et que j’évoque des villes (dont j’ignorais jusqu’au nom), des traditions et que je m’émerveille de la gastronomie franc-comtoise… Avec tous leurs bavardages, il était l’heure pour Martial de boire mon bon lait normand. Henriette en a profité pour montrer à Euphrasie la dentelle qui est presque finie.

Je changeais la couche du petit quand Henriette a décidé de nous laisser tous les trois, Martial, la mère Mougin (Euphrasie) et moi. En fait, elle était venue me prévenir qu’elle s’absentait jusqu’à lundi en huit avec son Maurice. Elle m’en dira plus à son retour.

Henriette partie, Martial endormi dans son berceau, je voulais demander à la mère Mougin de poursuivre son récit, mais je la sentais comme en équilibre sur un fil. Elle pouvait tout aussi bien refuser, en me disant qu’il était trop tard, comme accepter de se laisser aller à des confidences. J’ai décidé de donner un petit coup de pouce au destin pour qu’il fasse pencher la mère Mougin vers le choix qui avait ma préférence en lui servant un autre petit verre de vin de Madère.

– Vous me disiez donc que Jeanneton…

Madame Mougin a souri.

– Tu ne capitules pas facilement, Louise ! Comme tu as pu le remarquer, Jeanneton est simple d’esprit. Tu as l’air étonnée, tu ne t’en souvenais pas ?

– Je ne me souviens pas d’elle comme ça, mais ceci explique cela… Pour moi, Jeanneton était une tire-au-flanc, qui profitait d’être votre nièce, donc intouchable et je trouvais que son regard en coin reflétait sa fourberie. Maintenant que vous me dites qu’elle est simplette, je comprends mieux pourquoi je devais toujours lui montrer comment effectuer certaines tâches, je croyais que c’était une ruse pour me faire faire la moitié du boulot…

– Une ruse ?! Si seulement elle en était capable… Sa lenteur et sa maladresse ne sont pas les seuls problèmes que je rencontre avec elle. Elle vole tout ce qui lui est possible de voler, pas par vice, non, non, par manie. Je dois souvent aller récupérer dans sa chambre ce qu’elle a dérobé plus tôt. Si je te parle de manie plutôt que de vice, c’est qu’elle ne prend même pas la peine de cacher son butin. Elle le met dans la poche de sa blouse ou le pose sur sa commode. Elle ne s’aperçoit même pas que les objets retrouvent leur place habituelle. Mais que de tracas pour moi !

– Mais alors pourquoi êtes-vous allée la chercher ? À ce moment, je n’envisageais pas de partir !

– En es-tu bien certaine ? Je n’ai pas vu venir cette histoire de Croix-Rouge, mais j’avais bien remarqué que tu n’étais plus la petite Louise que j’avais connue, la jeune fille timide que j’avais embauchée. Je te voyais devenir femme et une foule de petits détails m’avertissaient que non seulement tu étais amoureuse, mais surtout et avant tout que cet amour était payé de retour. Comment aurait-il pu en être autrement ? Une jeune femme, belle comme un cœur, courageuse à la tâche, vive d’esprit et curieuse d’apprendre, quel homme pourrait résister à ton charme ? Je te houspillais parce que je voyais en toi la fille que j’aurais aimée avoir, je voulais te protéger, même si je m’y prenais mal. Quand j’ai compris que ce ne serait qu’une question de temps, quelques mois tout au plus, voire quelques semaines avant que tu ne nous donnes ton congé, je me suis résolue à te trouver une remplaçante. J’aurais voulu avoir le temps de faire un choix raisonnable, mais ma sœur m’a demandé de lui rendre ce service. Je ne connaissais pas Jeanneton, je ne l’avais vue qu’à quelques reprises, aux grandes occasions, la dernière fois, elle n’avait pas dix ans. Je la savais un peu lente, mais de là à m’imaginer… Je ne pouvais pas refuser ça à ma sœur… Je n’ai pas eu la chance d’être mère, elle a eu la malchance de l’avoir été trop souvent… Pour finir par Jeanneton, née trop tôt. On ne donnait pas cher de sa survie, tu sais quand elle est venue au monde.

– C’est par pitié que vous avez accepté ?

– Si tu savais… Ma sœur a été présente à mes côtés quand la réalité a brisé tous mes rêves, quand mes illusions ont disparu comme une maison s’écroule sous les bombardements…

– Quand votre mari est mort ?

La mère Mougin s’est servi un verre qu’elle a bu d’un trait. D’une voix étranglée par les sanglots, elle m’a dit qu’elle aurait bien besoin de quelque chose de plus fort. Je me doutais que les détails de la mort de son mari ne me seraient pas épargnés, mais je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. J’avais ouvert la porte de son passé à grands coups d’épaule, il m’était devenu impossible de la refermer. Troublée, je lui ai servi du Calvados (la cuvée spéciale de papa) dans un verre à eau. Elle a éclaté de rire.

– Je vais être dans un bel état pour rentrer ! Une chance que les patrons et la petite Eugénie soient encore dans leur domaine tourangeau et que Jeanneton passe quelques jours en famille, c’est que j’ai une réputation de sérieux et de sobriété à tenir, Louise !

Elle a bu une bonne rasade. Je ne sais pas si elle s’est éclairci la voix ou si l’alcool lui a brûlé le gosier. Sans doute un peu des deux.

– Je me suis fiancée, je devrais dire Auguste et moi avons été fiancés en juin 14. Le mariage aurait dû être célébré l’année suivante, mais… tu connais la suite… Je n’ai pas choisi mon mari, pas plus qu’il ne m’avait choisie. C’était un accord entre nos deux familles, une décision pour laquelle nous n’avons pas eu notre mot à dire. Pourtant, dès que je l’ai vu, je suis tombée sous son charme. Les années passant, je l’aimais sincèrement. Il était bel homme et n’avait aucune des manières rustres des hommes de mon village. Ses manières, son langage, sa façon de se vêtir, ses chaussures fines toujours bien cirées, tout en lui était délicat, élégant. Il était horloger à Besançon. Je me souviens du tournis que j’ai ressenti à mon arrivée dans ce qui me semblait être une ville gigantesque. Nous nous sommes écrit pendant toute la durée de la guerre. J’attendais ses lettres avec impatience, il m’écrivait que les miennes le réconfortaient. La guerre finie, la noce a pu avoir lieu. J’ai découvert Besançon le jour même.

Elle a bu une autre rasade. Son regard était lointain, comme si elle regardait le film de sa vie sur le mur derrière moi, comme si elle avait besoin d’oublier ma présence pour se parler à elle-même.

– La nuit de noces n’a pas tenu ses promesses. Auguste se lamentait « Je n’y arrive pas… Je n’y arrive pas… Je n’y arriverai jamais ». J’avais entendu tellement d’horreurs, j’avais vu tant d’hommes mutilés, je comprenais que des images hideuses revenaient le hanter. Je le rassurais, rien ne pressait, je saurais attendre le temps nécessaire. Ses nuits étaient peuplées de cauchemars. Il se réveillait en hurlant et, loin de le calmer, mes caresses semblaient le brûler. Nous avons jugé plus raisonnable de faire chambre à part.

Elle allait boire une nouvelle gorgée, mais en voyant qu’il était à demi vide, elle s’est ravisée, se contentant de faire tourner le calvados dans son verre. Son regard s’est noyé dans le tourbillon ambré que son geste avait fait naître.

– Chaque jour qui passait me voyait plus amoureuse d’Auguste. Plus nos corps s’éloignaient, plus nos âmes devenaient sœurs. J’étais heureuse à ses côtés. Chaque jour, il m’offrait un beau bouquet de fleurs. Il me trouvait bonne cuisinière et m’encourageait à cuisiner « comme un peintre compose un tableau ». Il me parlait de sa passion pour son métier, de la délicatesse des engrenages, de son émerveillement quand il les assemblait. Il m’en parlait avec des mots troublants, sensuels. Hélas, après quelques mois, il est redevenu taciturne. Je le pressais de questions auxquelles il a fini par répondre. Besançon était peuplé de fantômes. Telle rue lui rappelait tel camarade d’école, telle autre, un autre encore. Quand il croisait qui une mère en deuil, qui une veuve, il éprouvait la honte d’être revenu vivant et indemne de ces quatre années de guerre.

Elle serrait son verre avec tant de force, je craignais qu’il ne se brise entre ses doigts crispés.

– En mai 1920, Auguste a reçu une lettre de son ami Claude avec lequel il correspondait depuis leur retour à la vie civile. Auguste s’isolait toujours pour les lire. Il ressortait de sa chambre les yeux embués, je me doutais qu’elles évoquaient toutes ces horreurs qu’ils avaient endurées ensemble sur les champs de bataille. Je n’ai jamais cherché à les lire, j’attendais qu’il me juge assez forte pour le faire. Pourtant, c’est un tout autre homme qui est sorti de sa chambre, ce jour-là. Je ne l’avais jamais vu aussi enjoué. Son ami Claude, bijoutier, lui proposait de s’associer avec lui. « Serais-tu d’accord si je te proposais de nous installer à Lyon ? » Comme tu le sais, en la matière, nous n’avons pas notre mot à dire, alors imagine-toi ce qu’il en était en 1920 ! Que je le veuille ou non, Auguste pouvait décider de faire notre vie à Lyon et je me devais de le suivre, pourtant, il m’a demandé mon avis. J’ai pesé le pour et le contre, mais ça ne m’a pas pris plus d’une minute ou deux. L’aventure me tentait et surtout, Auguste semblait renaître à la vie à cette perspective. Quand je lui ai dit que je trouvais que c’était une bonne idée, il m’a enlacée et a couvert mes joues, mes mains de baisers. Il ne s’était jamais montré aussi tendre avec moi.

Une goutte de Calvados sur le dos de sa main lui a fait prendre conscience de ses gestes un peu brusques. Elle a posé son verre, comme à regret. Elle avait besoin de serrer ses doigts sur quelque chose, comme pour se donner du courage. Je l’ai compris quand ses doigts se sont crispés sur la broche qui fermait son col.

– Les semaines suivantes ont filé à toute vitesse. Dans sa hâte, Auguste aurait pu brader son affaire, mais je veillais au grain. Il m’a longtemps taquinée à ce sujet, faisant semblant de me reprocher mon âpreté au gain. C’était un jeu et je n’en étais pas dupe. Je le déchargeais de ces soucis administratifs et financiers, il m’en a toujours été reconnaissant. L’automne s’annonçait quand nous sommes arrivés à Lyon. J’ai tout de suite reconnu Claude. Auguste n’avait gardé aucune photo, aucune babiole de la guerre, pourtant je n’aurais pas pu me tromper. Ils se ressemblaient tant ! Certes, Claude était plus charpenté, un solide gaillard, mais quelque chose dans son regard, dans le sourire qu’il m’a adressé à la descente du train… Non, je n’aurais jamais pu me tromper. Je les entendais rire, je les regardais dans les bras l’un de l’autre, chaque accolade finie, ils s’en donnaient une autre. Claude m’a regardée. Il m’a prise par le bras pour que je me joigne à leurs effusions.

Un sourire empreint de nostalgie est apparu sur son visage. Ses doigts ont quitté sa broche. Elle a croisé les mains sur sa poitrine.

– Nos malles nous avaient précédés de quelques jours ainsi qu’une bonne partie de nos meubles. Claude nous a fait visiter l’appartement où nous logerions, au-dessous du sien, mais au-dessus de la boutique où le mot « horloger » avait été fraîchement rajouté sur la vitrine, accolé au mot « bijoutier ». Je partageais leur joie sans en avoir compris la raison.

Elle a bu une petite gorgée, a respiré un grand coup avant de reprendre son récit.

– Claude était vraiment charmant avec moi. Il me répétait souvent qu’il ne saurait jamais comment me remercier de tout le bonheur que je lui offrais. Il n’était jamais avare de compliment. Je l’aimais beaucoup et mes sentiments n’ont pas changé quand, au bout de quelques jours, j’ai compris la raison de sa reconnaissance. Si ma vie avait été un vaudeville, je les aurais surpris dans une position embarrassante, mais la vie n’est jamais un vaudeville. J’ai compris très vite, quelques jours tout au plus, la nature des liens qui les unissaient l’un à l’autre. Nous n’avons prononcé aucun mot, mais ils ont su que j’avais compris et que d’une certaine façon, je me résignais à accepter la situation.

J’ai senti que mes yeux s’ouvraient comme des soucoupes, la surprise m’empêchait de refermer ma bouche. Elle a pouffé en me voyant ainsi, comme un poisson sorti de l’eau.

– J’ai dû faire à peu près la même tête que toi, Louise ! Comment aurais-je pu imaginer que deux anciens combattants de la grande guerre, médaillés pour leur courage face à l’ennemi, pas efféminés pour un sou pouvaient être de ce bord-là ? J’aurais pu me sentir trahie, mais comme je te l’ai dit Auguste ne m’avait pas plus choisie que je ne l’avais choisi. Il ne m’a jamais parlé d’amour, ni fait de belles promesses… J’étais amoureuse de lui, mais je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même, si je puis dire. Nous avons vécu ainsi presque trois ans, mais plus le temps passait, plus je me sentais devenir désagréable. Un soir, au cours du dîner, j’ai éclaté en sanglots. Auguste et Claude m’en ont demandé la raison. Qu’il m’a été difficile de leur avouer que j’avais l’impression d’être spoliée des baisers, des caresses, des étreintes qu’Auguste offrait à Claude et qu’il me refusait. Qu’il m’a été difficile de leur parler de mon ventre que tout le monde pensait stérile et quelle torture notre secret m’imposait. J’étais inconsolable. Auguste s’est précipité vers moi. « Si tu veux demander le divorce, je te l’accorderai, le mariage n’a pas été consommé, tu pourrais même demander son annulation et ainsi te remarier à l’Église ». Mes larmes se sont taries, mes sanglots ont cessé. « Et ainsi trahir notre secret ? Qu’adviendra-t-il de vous si ça venait à se savoir ? Vous voulez perdre votre clientèle, finir en prison ? Et ce serait à moi d’en supporter le poids ? Non ! Jamais ! Je vous aime trop pour ça ! » La meilleure des solutions nous a paru de me présenter comme veuve et de refaire ma vie dans une ville où personne ne me connaîtrait. C’est ainsi que j’ai débarqué à Paris et que je suis entrée au service de cette famille, que j’ai vu naître et grandir la petite Eugénie. Et que je n’ai pas eu les enfants que j’aurais tant aimé avoir. Ma sœur ne m’a jamais trahie, c’est pour cette raison que je ne pouvais pas lui refuser de prendre Jeanneton sous mon aile. Tu peux refermer ta bouche, maintenant, Louise !

Pendant toutes les années où j’ai travaillé sous ses ordres, je ne l’ai jamais vue boire, si ce n’est à de rares occasions un verre de vin coupé d’eau et quelques fois une bolée de cidre, j’ai donc été étonnée qu’elle ne soit pas saoule avec tout l’alcool qu’elle avait bu pendant qu’elle me faisait ses confidences.

Martial avait encore réclamé le sein, que je lui avais donné bien volontiers. J’avais changé ses couches, mais comme ça arrive de plus en plus, il ne semblait pas décidé à dormir. J’ai demandé à la mère Mougin si ça ne l’ennuyait pas trop de le prendre dans ses bras et de le bercer. Nous savions l’une comme l’autre que c’était ma façon de la remercier d’être venue me voir et surtout de s’être livrée avec tant de confiance en mon silence. Elle s’émerveillait comme une enfant, comme si elle n’avait jamais vu aucun bébé avant lui. Je trouvais ça charmant.

Jean-Baptiste est rentré du travail. J’ai fait les présentations.

– Madame Mougin, je vous présente Jean-Baptiste, mon mari.

– Ainsi c’est toi le père de cette petite merveille qui babille dans mes bras ?

– Jean-Baptiste, je te présente madame Mougin…

– Je t’ai dit que tu pouvais m’appeler par mon prénom, Euphrasie !

– Pardonnez-moi, mais j’ai du mal à m’y faire… Euphrasie… ça me fait rire…

– Misérable !

J’ai sursauté quand la voix pleine de reproches de Jean-Baptiste a tonné. Mais Euphrasie s’est inclinée vers lui, comme on rend hommage à quelqu’un d’important.

– Je ne saurais que trop te féliciter de ton choix, Louise…

Ces deux-là riaient, complices, sans que j’en comprenne la raison. Quand nous avons été tous les deux, que Martial avait rejoint son lit, j’ai enfin eu l’explication de cet échange. Tu le savais, toi, que dans « Les Misérables » de Victor Hugo, le véritable prénom de Cosette est Euphrasie ? Moi, je l’ignorais, mais pour la bonne raison que je n’ai jamais lu ce roman.

Les retrouvailles d’Albert et Albertine

Le cahier à fermoir – Vendredi 17 août 1945

Jean-Baptiste reprendra le travail lundi, je ne sais pas si je trouverai le temps d’écrire quand je serai seule avec le bébé, alors j’en profite pour le faire maintenant.

Notre petit Martial est plus beau chaque jour. Je me demande comment c’est possible puisqu’il était déjà parfait à la naissance. Il a dix jours aujourd’hui. Dix jours ! Tu te rends compte ? Dix jours que Jean-Baptiste le prend en photo à la moindre occasion, presque une semaine qu’il essaie, en vain, de lui faire dire « Papa » ! Si tu voyais les échanges de regards entre eux ! Je ne saurais dire lequel des deux est le plus fasciné.

Marcelle est venue nous rendre visite avant-hier, quand elle a pris Martial dans ses bras, elle a semblé surprise, elle s’est approchée de la fenêtre comme pour être sûre de ce qu’elle voyait.

– Vous le badigeonnez à l’Ambre Solaire ou quoi ?

– Je me demandais si je n’étais pas victime d’hallucination parce que je trouvais que sa peau devenait plus foncée, malheureusement, en Côte d’Ivoire j’étais coupé des indigènes, il m’était formellement interdit de les fréquenter et j’étais du genre obéissant. Le hasard fait souvent bien les choses, en allant poster une lettre, j’ai remarqué un petit enfant qui se précipitait dans les bras de sa maman à la peau noire. Je lui ai expliqué ce qui me troublait, elle a éclaté de rire devant tant de candeur, mais quand je lui ai raconté mon histoire, sa moquerie s’est muée en compassion. Elle m’a affirmé que la peau de Martial foncerait pendant un certain temps avant d’avoir sa couleur définitive. Elle a ajouté, qu’aux Antilles, il arrivait même que des enfants naissent blancs de peau avant de devenir nègres après quelques jours.

J’avais eu peur de passer pour une idiote en posant la question, pourtant il me semblait bien que la peau de Martial fonçait un peu plus chaque jour. J’avais eu peur de passer pour une idiote, maintenant, je me sentais parfaitement stupide de ne pas avoir osé en parler avec Jean-Baptiste.

Pour notre mariage, monsieur Dubois nous a offert un magnifique cadeau, un gramophone qui lui avait appartenu avant-guerre, il pense que nous en ferons un meilleur usage que lui. En fait, il ne s’en sert plus depuis des années. Il nous a aussi offert sa collection de 78 tours. J’ai fait la grimace en les découvrant, des chansons d’un autre temps, de la musique classique, rien de moderne, que de la musique de vieux ! Heureusement, Jean-Baptiste a dégotté un disque de Charles Trenet (le vrai, pas celui du square Dupleix !), deux de Raymond Legrand et son orchestre, un de Ray Ventura et ses collégiens, et surtout trois du Jazz de Paris d’Alix Combelle, notre orchestre préféré.

Ce midi, après sa tétée, Martial n’était pas décidé à dormir. J’étais installée sur le canapé, Jean-Baptiste m’a tendu le bébé, il a ouvert le gramophone et il a soigneusement choisi un disque. Les premières notes ont retenti. Horreur ! « Le beau Danube bleu » ! Il a pris Martial dans ses bras.

– Il n’est jamais trop tôt pour apprendre, mon fils. Je vais te donner ta première leçon de danse, parce qu’il se trouve que ce sont mes qualités de danseur qui ont séduit ta maman.

Tout sourire, il a commencé à danser. Soudain, il a fait semblant de remarquer mon air désabusé.

– Mais ta maman te dirait que ce n’est pas ainsi que l’on valse, qu’on doit le faire ainsi. Qu’en penses-tu, petit bonhomme ?

Je dois admettre que la valse de Vienne ne se prête pas au style musette. Mon Jean-Baptiste exultait.

– Attention, tu vas le faire vomir !

Après cette première valse, Jean-Baptiste a choisi « Bébé d’amour » et j’ai pu constater les bienfaits de mes leçons. Qu’il est beau quand il danse comme ça ! Martial s’est endormi, Jean-Baptiste l’a couché dans son moïse, posé près de notre lit et il m’a rejointe sur le canapé.

– Tes joues se sont teintées de rouge, mon amour lumineux, quelle en est la raison ?

– Je pensais à mes leçons de danse, quand j’incitais Albert à te décoincer… Si tu savais comme ça me manque…

– Tes leçons de danse ?

– Albert, nos taquineries… Je n’ose pas demander à madame Meunier quand Albertine pourra retrouver son Albert.

Jean-Baptiste a souri. Sa main puissante a serré la mienne.

– Je vois bien ton impatience, Albert, hélas je ne peux t’offrir rien d’autre que mes caresses et mes baisers.

– L’entends-tu, cette fausse modeste ou réelle candide ? Comme si elle avait oublié tous les plaisirs que ses mains, que sa bouche peuvent t’offrir !

Aussi bête que cela puisse paraître, je me suis trouvée toute gênée à l’idée de libérer Albert de sa geôle de tissu, de me pencher vers lui et de l’embrasser, pourtant Dieu sait à quel point j’en avais envie. Je ne sais pas d’où me venait cet accès de pudeur. Je pouffais d’un rire qui peinait à masquer mon embarras, je sentais que mon visage virait au cramoisi. Je redoutais avant tout qu’une plaisanterie de Jean-Baptiste m’ôte tout désir, fasse de cette gêne passagère un obstacle infranchissable.

– Si tu ne te sens pas tout à fait prête, nous pouvons attendre, ma Louise. Rien ne presse, nous avons toute la vie devant nous. De toute façon, il est grand temps que tu retournes t’allonger…

Il s’est levé, il m’a tendu la main. J’ai vu qu’Albert ne se dressait plus. Je ne sais pas pourquoi, mais ça a ravivé la flamme de mon désir. J’ai déboutonné avec tant de hâte le short colonial de Jean-Baptiste qu’un des boutons a volé dans les airs. Nous avons ri en le regardant tournoyer sur le plancher. Adieu mes craintes, adieu ma gêne, j’ai retrouvé Albert comme si nous avions été séparés pendant de longues années !

J’avais oublié à quel point j’aime son goût, à quel point l’odeur du pubis de Jean-Baptiste peut m’enivrer. Ma bouche se montrait trop avide, ma gourmandise risquait d’écourter mon plaisir. Alors, je me suis calmée. J’ai prêté attention aux mains de Jean-Baptiste crispées sur mes cheveux. J’ai senti leur étreinte se desserrer, ses doigts descendre lentement vers mes oreilles, vers mes joues. En même temps, je prenais conscience de la douceur de la peau de ses cuisses sous mes mains.

Albertine voulait hurler son désir, mais j’ai contracté mes cuisses pour la faire taire. Je ne lui céderai pas tant que madame Meunier ne m’aura pas affirmé que je peux le faire.

Mes baisers devenaient légers, suaves comme une île flottante sur de la crème anglaise. Je dégustais Albert avec délectation, mais élégance. Sur le moment, l’image m’a parue romantique, mais en écrivant ces mots, j’en mesure le côté amusant. Ma langue parcourait Albert, comme si elle voulait s’assurer que ses reliefs n’avaient pas changé. La salive emplissait ma bouche et faisait résonner les mots de Jean-Baptiste « Ô, ma Louise ! Ma Louise ! Mon amour lumineux ! »

Mes mains ont remonté le long de ses cuisses, elles ont touché ses fesses de telle façon que Jean-Baptiste a compris qu’il était temps pour Albert de faire l’amour à ma bouche. Je pensais qu’il se montrerait impatient, comme un cheval trop longtemps enfermé se rue dans la prairie qui s’ouvre devant lui, mais Albert a pris tout son temps.

Mon cœur battait à tout rompre. Je suis sûre et certaine que Jean-Baptiste a senti ses battements sur mes tempes. Mais il n’a pas accéléré le mouvement pour autant. Dans mon ventre toute une escouade s’est mise en marche. Mes cuisses étaient tellement serrées que je n’ai pas senti venir l’explosion du plaisir d’Albertine. Quand il a explosé, un flot de salive a inondé ma bouche. J’ai dégluti si fort qu’Albert est enfin parti au galop. Les mains de Jean-Baptiste se sont faites sauvages, elles tenaient mon visage si fermement qu’il ne formait plus qu’un avec elles. J’ai senti que mes mains faisaient la même chose avec ses cuisses.

Bon sang, que le cri que Jean-Baptiste a tenté de retenir m’a électrisée ! Le plaisir d’Albert a explosé dans ma bouche et je me suis sentie redevenir femme.

Enfin apaisés, nous avons regagné notre chambre. Jean-Baptiste m’a fait éclater de rire quand il a paru se souvenir de quelque chose, qu’il m’a laissée seule dans le lit avant de revenir le bouton de son short à la main. Il le regardait comme s’il se demandait s’il devait le considérer comme un trophée.

C’est à boire, à boire, à boi-re, c’est à boire qu’il nous faut !